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LES INFORTUNES D'UN MINISTRE

De mon temps, la situation était d'autant moins tenable que les grands changements amenés par la reconstitution de l'armée avaient éveillé toutes les exigences, toutes les cupidités. Pour la reconstitution du matériel, pour l'organisation des nouveaux corps, pour la construction des nouvelles casernes, la France s'imposait des sacrifices d'argent énormes, et, par une tendance bien humaine, les membres de l'Assemblée qui votaient ces sacrifices finissaient par s'imaginer que tout cet argent sortait de leur poche, qu'ils devaient en être dédommagés, non pas personnellement, car ils étaient tous d'une probité infaillible, et le règne des pots-de-vin n'était pas encore venu, mais dans la personne de leurs commettants. Pour bien faire, j'aurais dû avoir un régiment d'infanterie, un régiment d'artillerie, un régiment de cavalerie et un bataillon de chasseurs à pied à distribuer à tous les députés, soit de droite, soit de gauche; et encore, ceux qui avaient de grandes villes dans leur circonscription ne se seraient -ils pas contentés d'une partie aussi minime de nos forces nationales. Il leur aurait fallu une division. Et il ne venait à l'esprit d'aucun d'eux de se demander si les soldats qu'ils réclamaient seraient bien placés, si les officiers trouveraient leurs avantages dans les séjours qu'ils devraient aux convenances électorales des représentants du peuple. Ainsi, deux régiments d'artillerie de création nouvelle étaient primitivement destinés à la ville de Tours, où ils devaient se trouver parfaitement bien. M. Ernoul, mon collègue dans le premier cabinet du Maréchal, les obtint pour la ville de Poitiers. Il fit décider la construction de la caserne sur les hauteurs qui dominent la ville. Et ce fut une grande déception pour les officiers, car ces hauteurs étaient assez éloignées de tous les quartiers où ils pouvaient se loger. Je me hâte d'ajouter, pour être juste, que l'entreprise de M. Ernoul a fort bien tourné. Des maisons confor-

tables ont été bâties auprès des casernes, et dans ces maisons les officiers trouvent des appartements à bon compte. Un magnifique polygone a été installé aux portes de la ville pour les exercices à feu, et aujourd'hui la brigade d'artillerie de Poitiers est une des plus favorisées de France; mais au début, cela ne marchait pas, et tout le monde se plaignait.

Les exigences des députés ne portaient pas seulement sur l'aménagement des troupes ; quelques-uns d'entre eux avaient réellement des trouvailles de génie dans leurs réclamations ou leurs recommandations. Un jour, je vis arriver dans mon cabinet un petit homme assez disgracieux, boiteux, contrefait, qui portait une perruque ou une chevelure en chiendent, et qui dardait sur moi des regards pleins de menaces. C'était M. de Ventavon, député de l'Isère, avocat, homme d'esprit, caractère honnête, estimé et influent parmi ses coreligionnaires de la droite. Il s'agissait d'un lieutenant d'artillerie qui désirait se marier avec une femme dont il avait déjà quatre enfants. M. de Ventavon désirait que j'autorisasse la régularisation d'une situation qui, dans l'intérêt de la religion et de la morale, ne devait pas se prolonger. « D'ailleurs, disait-il, Mgr l'évêque de Grenoble prenait l'intérêt le plus vif à cette affaire. » Je répondis à M. de Ventavon que j'avais fort à cœur de lui être agréable, ainsi qu'à Mgr l'évêque de Grenoble, et que leur protégé n'avait qu'à adresser à son colonel une demande en autorisation de mariage, à laquelle je ferais le meilleur^accueil, dès qu'elle me parviendrait par la voie hiérarchique, avec l'avis motivé de toutes les autorités militaires intermédiaires.

— C'est, me répondit-il, que cette démarche a été faite, comme vous me l'indiquez. Elle a été repoussée, et je viens, de la part de Mgr l'évêque de Grenoble, vous prier de revenir sur la décision que vous avez prise.

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