ÉPOUSERA-T-IL
— Alors, si l'on a déjà refusé l'autorisation, c'est qu'on avait des motifs sérieux de refus. Tout ce que je puis faire, c'est de prier le général Bourbaki, de qui dépend l'officier en question, de se livrer à une nouvelle enquête, en l'informant de votre démarche et du désir de Mgr l'évêque de Grenoble. De mon côté, je ferai tout mon possible pour vous satisfaire.
— Mais comprenez donc, mon général...
Après cet exorde, M. de Ventavon m'adressa une petite conférence, très éloquente, ma foi ! sur la morale, la famille, les intérêts religieux. J'y répondis en insistant sur ma promesse d'enquête nouvelle. Quand il fut parti, j'écrivis tout de suite au général Bourbaki la lettre promise, et, faisant appeler le directeur de l'artillerie, le colonel Berge, je le priai de voir si, dans cette circonstance, on ne pourrait pas faire fléchir la règle, en lui disant mon intention de permettre le mariage, à moins d'une impossibilité absolue.
Les renseignements demandés ne tardèrent pas à arriver; ils étaient lamentables. Ils me signalaient la future épouse comme une personne très peu digne d'intérêt. Elle avait bien quatre enfants, mais il était impossible d'en indiquer, même approximativement, les différents pères, et tous les supérieurs de l'officier, aveuglé par sa passion, suppliaient qu'on l'empêchât de commettre une folie qui ferait le désespoir de sa vie. Je fus donc obligé d'exprimer à M. de Ventavon tous mes regrets de ne pouvoir lui être agréable dans cette circonstance, et de lui montrer que j'avais les mains liées par des règlements formels. Il le prit de très haut, me déclara que l'opinion de Mgr l'évêque de Grenoble était souveraine en la matière, et que, lorsqu'un prélat jugeait convenable qu'un officier mît sa conscience en règle, par un mariage qui assurait l'existence de quatre enfants, nul n'avait le droit d'être de l'avis contraire.
Je répliquai à M. de Ventavon que l'évêque de Grenoble et moi, nous étions placés à un point de vue différent ; que l'évêque ne voyait que le côté religieux de l'affaire et obéissait au désir bien légitime de ramener une brebis égarée au bercail; tandis que moi, j'étais chargé de sauvegarder la considération dont doit être entourée l'armée, et de refuser l'introduction dans cette armée d'éléments indignes d'y figurer; qu'au surplus, les collègues de cet officier auraient le droit d'être blessés de ma facilité à les mettre en rapport, eux et leurs femmes, avec une personne dont la conduite antérieure avait été scandaleuse et devait l'éloigner de leur contact.
Et comme M. de Ventavon insistait, je fus obligé de couper court à un entretien désormais devenu inutile, et qui prenait une tournure déplaisante. Il se retira, mais j'avais pour ennemis irréconciliables lui et son groupe.
J'étais en mauvaise veine, car, peu de jours après, j'allais léser, sans le vouloir, dans ses intérêts électoraux, un homme encore plus important que M. de Ventavon, mon collègue, le duc Decazes.
Dans le courant d'avril 1874, j'appris que le 6i* d'infanterie, qui tenait garnison en Corse depuis la guerre, était très éprouvé par les fièvres paludéennes, assez fréquentes aux environs de Bastia, et qu'il y avait convenance et urgence à le faire rentrer sur le continent. Comme nous étions très économes des deniers de l'Etat, pour que ce mouvement de troupes fût le moins coûteux possible, je prescrivis de prendre, pour aller remplacer le 61e en Corse, un des régiments les plus rapprochés des ports d'embarquement de la Méditerranée. Justement, le 1 12e, qui faisait brigade avec le 61e, se trouvait à Aix. Leur permutation ne changeait rien à l'organisation de l'armée. Mon chef d'état-major, le général Borel, me la proposa, et j'y consentis, en la