‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 253 sur 309 · LES VOLONTAIRES DE LA GARDE · texte numérisé non relu

LES VOLONTAIRES DE LA GARDE

fixant au 15 mai, pour que les corps eussent le temps de se préparer, et aussi pour ménager les intérêts des officiers, à qui les changements de garnison coûtent toujours quelque argent.

Je fus très étonné, à l'une des séances du Conseil, d'entendre le duc Decazes m'interpeller à propos de cette mutation que je ne croyais pas devoir l'intéresser. C'est que dans le 112e de ligne se trouvaient tous les engagés conditionnels de la Gironde, ceux que l'on appelait alors des volontaires d'un an, et ces jeunes gens appartenaient à des familles aisées, fine fleur du contingent électoral du duc Decazes. Ces familles, désolées de voir leurs enfants passer la mer , avaient porté leurs doléances auprès de mon collègue, qui avait un intérêt évident à les ménager, et qui se faisait l'écho de leurs plaintes. Je déclarai au duc Decazes que si j'avais pu connaître les raisons qui valaient au 1 12e de ligne sa particulière sollicitude, j'aurais certainement désigné un autre régiment pour la Corse. Et, comme il insistait, le Maréchal me dit qu'on devait, en cette circonstance, lui donner satisfaction. Il fallait donc, ou bien faire passer les volontaires de la Gironde dans un autre régiment, ou bien faire aller un autre régiment en Corse ; et ce second moyen était le plus praticable, car, avec le premier, on eût voulu savoir pour quelle cause les volontaires de la Gironde étaient ainsi favorisés. Je priai le général Borel de choisir un autre régiment pour aller relever le 61e. Mon collaborateur se montra très contrarié. Tous les ordres étaient expédiés. On ne comprendrait pas pourquoi ils seraient rappelés.

— Ça m'est égal, lui dis-je, le désir du Maréchal est un ordre. Arrangez-vous comme vous voudrez.

— Soit, dit-il, mais laissez -moi un peu de temps, pour trouver un prétexte plausible à ce revirement ; autrement, on croira que nous ne savons pas ce que nous faisons, au ministère.

— Prenez tout le temps qu'il vous faudra, mais il e£t entendu que le 1 12e de ligne n'ira pas en Corse.

— Entendu et compris !

L'affaire était ainsi réglée, je ne m'en occupai plus.

Le dimanche suivant, l'idée me vint de me rendre à la réception dominicale du président du Conseil, au ministère de l'Intérieur, place Beauvau, à Paris. Pendant l'hiver précédent, bien que le siège officiel du Gouvernement fût à Versailles, le Maréchal avait ouvert les salons de l'Elysée. La maréchale de Mac Mahon, qui avait paru d'abord un peu froide, avait vite conquis les sympathies du public politique et mondain qui se pressait autour d'elle. Elle recevait avec un tact et une affabilité de grande dame, et le Maréchal apportait à ces soirées les charmes de sa bonhomie.

Quelques ministres avaient suivi cet exemple. J'étais resté à Versailles, et généralement je profitais du dimanche pour m'ensevelir dans le travail, favorisé par la fermeture des bureaux et la suspension de toutes les visites intéressées. Ce soir-là, j'allai prendre le train à neuf heures. C'était un des premiers beaux jours de printemps ; mais à la nuit le temps s'était gâté, et il pleuvait. A toutes les stations, la foule des promeneurs du dimanche, chassée par la pluie, assiégeait le train, devenu insuffisant, et qui, subissant un retard considérable, n'arriva à Paris qu'à dix heures et quart. A la gare Saint- Lazare, pas de voiture. Je finis pourtant par découvrir un fiacre antédiluvien, conduit par un cocher crasseux et attelé d'une haridelle déferrée qui arriva sur trois jambes place Beauvau. J'allai aussitôt saluer le duc de Broglie, qui, moitié riant, moitié sérieusement, me dit :

— Ah ! mon cher collègue , vous n'êtes guère aimable.

— Sapristi ! monsieur le duc, répondis-je, si vous saviez quel mauvais sang je me suis fait pour arriver à

Page 1