UNE RÉCEPTION FRAICHE
votre réception, vous ne m'adresseriez pas de reproche. Et en quoi ne suis-je guère aimable ?
— Eh ! ma brigade de gendarmerie de Bernay ! Vous avez oublié cette petite affaire ?
— Je n'ai pas le moins du monde oublié votre brigade de gendarmerie; mais, pour l'installer à côté de chez vous, il faut qu'il y ait une entente préalable entre trois ministères : la Guerre, l'Intérieur et la Justice, dont dépendent les gendarmes. Toutes les formalités sont accomplies, et, pas plus tard que demain, vous aurez votre brigade de gendarmerie.
— C'est égal, convenez que vous auriez pu y mettre plus d'empressement.
— Je vous assure que non.
Et, un peu énervé par cette conversation, je pris congé du duc de Broglie pour pénétrer dans un second salon. Là, je tombai sur le duc Decazes qui causait avec M. de Carayon-Latour, député de la Gironde, comme lui, et, comme lui, intéressé à l'affaire des volontaires. Ils ignoraient tous deux le contre -ordre donné au départ de ces jeunes gens, et le duc m'interpella avec une telle vivacité que, de bonne foi, je crus qu'il plaisantait :
— Alors, général, vous voulez que les volontaires de la Gironde aillent en Corse !
— Les voyages forment la jeunesse , répondis-je gaiement. Vos volontaires ont tout intérêt à visiter ce beau pays. Quand j'ai été nommé général de division, mon ambition était d'aller commander en Corse.
— Pourquoi ne les envoyez-vous pas en Cochinchine?
— Justement j'y songeais. Si vous voulez, j'arrangerai cette affaire -là avec l'amiral de Dompierre d'Hornoy.
Le duc, outré, me tourna les talons et me laissa en tête à tcte avec M. de Carayon-Latour, qui me dit :
— Voyons, monsieur le ministre, arrangez donc cette difficulté.
— Mais elle est terminée, votre difficulté. Vos jeunes gens resteront. Il n'y a pas de péril en la demeure ; ils ne devaient pas partir demain matin. Donnez-moi le temps qui m'est nécessaire pour avoir l'air de savoir ce que je fais.
A ce moment, le duc revenait sur nous et, s'adressant à M. de Carayon-Latour, lui disait :
— Eh! laissez-le donc! Ne voyez-vous pas que, depuis qu'il est ministre, il a pour unique préoccupation de piétiner sur la loi?
La sortie était vive, et d'autant plus déplacée que, dans l'espèce, le seul reproche qu'on eût pu m'adresser était précisément celui d'être inflexible sur le règlement.
— Monsieur le duc, répondis-je, je ne sais pas si vous avez fait vos études pour être avocat. Mais je sais que vous compromettez les causes que vous défendez.
La réplique n'était ni bien méchante ni bien forte. Je n'avais pas trouvé mieux. Je la soulignai, en tournant, moi aussi, le dos à mon interlocuteur, pour aller saluer la duchesse Decazes que je venais d'apercevoir au fond du salon. Et cinq minutes après, je quittai sans regret le ministère de l'Intérieur pour reprendre le train de Versailles, plongé dans des réflexions qui m'amenèrent à conclure que j'avais eu une mauvaise idée de me mobiliser ce jour-là, par déférence pour le président du Conseil. Et, en regagnant mon domicile, je m'amusai à récapituler tous les ennemis que j'étais parvenu à me mettre sur les bras, sans avoir jamais recherché autre chose que la justice et le bien du service.
L'Assemblée nationale, pensai-je, se subdivise en différentes catégories, selon les points de vue auxquels