RÉCAPITULATION
on se place. Au point de vue religieux, la nomenclature est simple : il y a les cléricaux et les anticléricaux. Les cléricaux ne me pardonnent pas mon attitude dans la question de l'aumônerie militaire, dans celle du pèlerinage de Paray-le-Monial, dans l'affaire du protégé de Pévêque de Grenoble et de M. de Ventavon. Pour eux, je suis un anticlérical. Les anticléricaux m'en veulent, parce que j'ai interdit à l'armée de prendre part aux enterrements civils. Pour eux, je suis un clérical. Mon compte est donc réglé dans le domaine de la foi. Passons à celui de la politique.
L'extrême gauche déteste en moi le soldat. Les autres républicains détestent en moi l'homme d'ordre. Le centre gauche me reproche ma prétendue ingratitude envers M. Thiers. Total, personne n'est pour moi dans la gauche. Dans la droite, les chevau-légers, les légitimistes sont furieux de mes déclarations à propos du drapeau. Les orléanistes ne sont guère plus tendres, bien que j'aie réintégré deux de leurs princes dans l'armée. Je viens de voir, à Paris, deux échantillons notables du parti, et j'ai été bien reçu. Les bonapartistes me considèrent presque comme un transfuge, parce que je n'ai pas pu rétablir le prince Napoléon dans son grade. Voilà pour la politique.
Enfin, dans l'armée, le général Changarnier m'en veut de ne pas lui avoir donné le bâton de maréchal. Pour un peu, les commandants de corps d'armée me reprocheraient les effectifs qui leur manquent encore. Des officiers sont persuadés que j'aurais pu augmenter leur solde. Mes collègues de la cavalerie redoutent la confection du règlement qui va les obliger à recommencer leur éducation. Les employés de mes bureaux sont mécontents d'avoir été bousculés et partiellement dépouillés, au profit d'un État-major général. C'est complet. Je me demande ce que je suis venu faire dans cette galère, alors que je pourrais être bien tran- «ï. 33
5i4 MES SOUVENIRS.
quille à vivre comme les camarades, sans responsabilité, sans froisser personne, et avec le droit de me plaindre, comme eux, pour me distraire.
Je rentrai chez moi dans cet état d'âme peu propice aux illusions, et je n'eus même pas la satisfaction de constater que le duc Decazes, en voyant les volontaires de la Gironde maintenus en France, me pardonnait ses torts envers moi; car, aux réunions du Conseil, il me montra, à partir de ce jour, une froideur que je m'empressai de ne pas dissiper.
Cependant notre situation ministérielle devenait de moins en moins brillante. Une partie de notre majorité faisait mine de se détacher, comme si elle eût voulu nous punir de ce que le comte de Chambord avait refusé le trône. Et, — fait bien digne de remarque, — depuis le 24 Mai, toutes les élections partielles étaient franchement contraires aux idées que représentait le gouvernement du Maréchal. Chaque fois qu'un scrutin devait s'ouvrir, le président du Conseil nous prédisait une victoire, et chaque fois qu'un scrutin était fermé, il était obligé de nous annoncer une défaite.
Il est tout à fait traditionnel que le ministre de l'Intérieur soit le dernier informé des dispositions des électeurs. Et, à ce point de vue, les républicains n'ont rien à envier aux conservateurs. Les ministres républicains se trompent avec autant de régularité que les ministres conservateurs. Je n'en veux pour preuve que cette anecdote connue. En 1889, pendant qu'on dépouillait, dans les sections de vote parisiennes, le scrutin d'où le général Boulanger sortit vainqueur, le ministre de l'Intérieur, M. Floquet, était rayonnant d'espoir et de confiance. Un de ses amis vint lui dire qu'il avait parcouru les salles de vote pendant la journée, et que, très probablement, leur adversaire aurait la majorité. « Tout à l'heure, lui répondit M. Floquet, avec sa solennité coutumière, tout à l'heure, vous me