LE MARÉCHAL A TOURS
Le Maréchal était donc revenu de cette sorte de « canter », convaincu de l'inutilité pratique des déplacements personnels. Mais, comme le duc de Broglie insistait, il se décida à se rendre, dans les premiers jours de mai, à Tours, où l'appelaient les députés de la région, pour poser la première pierre d'une caserne destinée à contenir un régiment de cavalerie et un régiment d'infanterie qui venaient renforcer la garnison de la ville. La visite de la poudrerie du Ripault contribuait en outre à donner à ce voyage l'apparence d'un intérêt militaire. Cette poudrerie dépendait jusqu'alors du ministère des Finances, parce que la fabrication et la vente de la poudre n'avaient été considérées longtemps que comme une source de recettes pour l'Etat; elle venait de rentrer dans la dépendance bien plus naturelle du ministère de la Guerre.
Nous arrivâmes à Tours de grand matin, et descendîmes chez le général de Cissey, dans le magnifique hôtel construit pendant l'Empire pour le maréchal Baraguay d'Hilliers, et qui, je ne m'en doutais guère, allait devenir, quelques jours plus tard, ma résidence officielle.
Le Maréchal passa en revue, dans la belle allée de Gramont, le 66e régiment d'infanterie, une brigade de cavalerie , composée des 2e de chasseurs et 3e régiment de dragons, visita les établissements publics, reçut les autorités, posa la première pierre de la caserne, inspecta la poudrerie du Ripault ; puis nous partîmes pour Saumur, où nous voulions visiter dans tous ses détails l'Ecole de cavalerie et régler avec la municipalité de la ville une question des plus graves. Des difficultés, de la mésintelligence étaient survenues entre le personnel de l'Ecole et la population, dont l'esprit n'était pas très bon. La municipalité avait pris fait et cause pour les habitants, et, se croyant assurée de conserver les avantages que procurait l'École à la ville, elle refusait de
5i8 MES SOUVENIRS.
prendre part aux dépenses nécessitées par les agrandissements que nous projetions. Comme, à ce momentlà, toutes les villes se disputaient le bénéfice des établissements militaires, la ville d'Angers, mise au courant de cette situation, m'avait offert de concéder à l'Etat tous les terrains et de bâtir elle-même toutes les constructions nécessaires à l'établissement de l'Ecole de cavalerie, si je consentais à l'y transférer. Je voulais donc examiner sur place les avantages et les inconvénients d'un pareil déplacement. Ce fut vite fait, car, en face du danger qui la menaçait, la municipalité de Saumur mit les pouces, et dès lors il n'y eut plus de raison pour abandonner les travaux considérables accomplis depuis longtemps et pour rompre des traditions déjà anciennes. L'Ecole de cavalerie resta à Saumur.
Nous rentrâmes à Paris, où nous attendaient des difficultés gouvernementales, prévues depuis deux mois. Il s'agissait encore des projets de restauration monarchique non abandonnés par la droite. Le 18 mars précédent, M. de Cazenove de Pradine avait porté à la tribune des déclarations monarchiques auxquelles le duc de Broglie avait répondu par l'affirmation du Septennat. Et le Maréchal avait encore accentué les paroles du président du Conseil, par une lettre insérée à V Officiel, dans laquelle il affirmait qu'il maintiendrait pendant sept ans l'ordre de choses établi. Peu de jours après, le 27 mars, M. Dahirel était revenu à la charge, au moyen d'une proposition obligeant l'Assemblée à se prononcer le Ier juin suivant sur la forme définitive du gouvernement. Le ministère s'opposa à la demande d'urgence, qui fut rejetée. La rupture était accomplie entre l'extrême droite et le gouvernement du Maréchal.
Or, une circonstance permettait aux chevau-légers de renverser le ministère. Le Gouvernement présentait à l'Assemblée deux lois : une loi municipale et une loi