CHOIX ET ANCIENNETÉ
nistration, lui révèlent les ressources des pays et les moyens d'assurer l'existence des troupes. A cause des effectifs restreints dont je disposais, les manœuvres que j'exécutai alors n'offraient pas grand intérêt; mais elles me permirent de faire sortir mes régiments des garnisons où ils auraient pu s'alourdir, et d'opérer une grande marche de concentration. Dès l'année suivante, une grande extension fut donnée à ce premier essai.
Au mois de décembre, je vins à Paris avec les autres commandants de corps pour travailler, sous la présidence du maréchal Canrobert, au classement des officiers d'infanterie et de cavalerie, proposés pour l'avancement au choix. Les officiers de l'artillerie et du génie échappaient encore à notre contrôle et étaient classés par leurs inspecteurs généraux . Depuis, on les a fait rentrer dans la loi commune et l'on a eu raison. Rien n'est délicat comme cet avancement au choix, qu'on ne saurait pourtant détruire, sous peine de détruire en même temps toute émulation dans l'armée. Et les généraux, commandants de corps, qui composent la commission de classement sont très souvent les premiers surpris des résultats incohérents de leurs travaux. C'est que, l'amour-propre s'en mêlant, chacun arrive par une pente naturelle à oublier l'intérêt général, pour faire valoir les intérêts de ses protégés, et, chaque année, l'on trouve sur les listes de propositions des erreurs criantes. Comment faire? En Allemagne, l'immense majorité des officiers n'avance qu'à l'ancienneté, et le choix est réservé à ceux qui sortent des écoles de guerre, ou qui servent auprès de l'Empereur et des princes. Ceux-là arrivent avec une rapidité prodigieuse aux plus hauts grades, tandis que leurs camarades acceptent sans se plaindre d'être retraités au grade de capitaine ou <îe major. C'est qu'en Allemagne les officiers appartiennent tous à la même classe. En temps de paix, il est inouï qu'un sous-officier arrive àl'épaulette. Pen-
dant la guerre, on fut bien forcé de nommer officiers un assez grand nombre d'excellents sous-officiers. Ils se trouvèrent tellement dépaysés dans un milieu nouveau pour eux que, deux ans après, ils avaient presque tous disparu. Ils s'étaient éliminés eux-mêmes, et avaient cherché d'autres carrières que le Gouvernement s'était empressé de leur ouvrir. Donc, en Allemagne, c'est moins au grade que l'on regarde qu'à la dignité même de l'officier qui lui donne, indépendamment de son grade, un prestige considérable sur sa troupe. Mais en France, pays démocratique , l'autorité de l'officier lui vient uniquement de son grade militaire, et il est bien facile de se tromper pour la juste répartition de ces grades. Tel, en garnison, passe pour un sujet modèle qui en temps de guerre ne sera pas le chef rêvé. Tel autre possède toutes les qualités requises à la guerre, le sangfroid, le coup d'œil, l'inspiration, qui ne peut les faire valoir dans la vie de garnison. Essaye-t-on de réserver le choix aux officiers qui sortent des Ecoles supérieures, ou brevetés? Les autres font observer avec raison que la pratique des troupes et du métier rend plus de services que les théories dont se sont bourrés les favorisés. Dans ces derniers temps, on a essayé d'amalgamer le choix avec l'ancienneté, en classant par ancienneté les officiers proposés pour l'avancement au choix. C'est un palliatif insuffisant. En somme, cette difficulté ne peut être résolue et ne sera résolue que par le fait brutal, qui permet de juger les hommes et qui s'appelle : la guerre.
Avant de rentrer à Tours, je fus chargé par le Maréchal de parcourir la frontière de l'Est, de Verdun à Lunéville, sous prétexte d'inspecter les troupes de mon corps d'armée stationnées sur le territoire du 6e corps et de reconnaître le terrain sur lequel, en cas de guerre, la cavalerie pourrait être utilement employée engrosse masse. Nous étions en 1875, et l'état de l'Eu-