MÉDECINS MILITAIRES
vait de faire faire une enquête et de lui en transmettre le résultat. A cette lettre qui bouleversait toutes mes idées sur la discipline, je répondis qu'il n'y avait pas d'enquête à faire, que l'enquête avait déjà été faite, et que si le ministre touvait la punition injuste, il n'avait qu'à la lever. Toujours sous la signature du général de Bouchemann, le ministre leva la punition. Je mis sa décision à l'ordre du corps d'armée, et, naturellement, je témoignai au général Berthaut une froideur à laquelle il avait l'air de ne rien comprendre.
A quelque temps de là, autre incident médical à Châteauroux. Le médecin-major du 90e de ligne provoqua les plaintes de l'administration des hospices civils de la ville où étaient traités les soldats, en l'absence d'hôpital militaire, en affichant des prétentions qui déplurent au personnel médical de l'établissement. L'intendant du corps d'armée appela mon attention sur cet abus. Je lui répondis que je ne voulais plus m 'occuper d'une affaire où serait mêlé un médecin quelconque, et qu'il devrait s'adresser directement au ministre, parce que j'avais sujet de croire que le ministre voulait soustraire les médecins à l'autorité militaire. Ma lettre passa sous les yeux du ministre, qui en fut étonné, fit une enquête, remonta à l'origine du conflit. Et ce fut le malheureux général de Bouchemann qui paya les pots cassés. Il fut relevé de ses fonctions. Le ministre m'en prévint amicalement, et je n'eus plus qu'à le remercier. Le général de Bouchemann mourut peu de temps après. Je l'avais eu sous mes ordres au ministère. Je l'avais toujours traité bienveillamment, et, de son côté, il n'avait aucune raison de m'être désagréable, car nos rapports amicaux remontaient à Compiègne, en 1866. C'était un de ses employés qui avait pris tout sous son bonnet, et lui avait fait signer des lettres qu'il n'avait même pas pris le temps de lire.
En cette année 1877, j'assistai à trois ou quatre
dîners intéressants à l'Elysée; car bien que Versailles fût encore le siège officiel du Gouvernement, le Président de la République et les ministres habitaient presque constamment Paris. Je fus donc d'un grand dîner donné en l'honneur du général Grant, l'ancien président des États-Unis, le héros de la guerre de Sécession, le vainqueur de Richmond. Son extérieur n'était réellement pas en rapport avec sa réputation. Il n'offrait absolument rien de remarquable ni d'attirant, et, comme il ne disait pas un mot de français, sa froideur naturelle paraissait encore augmentée par la difficulté des communications.
Bien différent de lui m 'apparut, dans un autre dîner, le général Ignatieff, le promoteur de la guerre russoturque qu'on préparait alors. Le général qui passait par Paris, se rendant à Londres, se montra un causeur éblouissant et un diplomate de l'école bismarckienne, déroutant les gens, en ayant l'air de tout dire, comme les diplomates de la vieille école les déroutaient en ayant l'air de tout cacher. Il nous demanda tranquillement si nous étions prêts à prendre part à la guerre, et comme nous lui répondîmes que nous n'avions aucune raison de nous y mêler, il nous développa cette thèse qui semblait, d'ailleurs, un mot d'ordre, que le conflit entre la Russie et la Turquie entraînerait fatalement une conflagration générale. Ses prévisions furent heureusement démenties.
Il y eut encore une fête parfaitement réglée à l'Elysée pour la réception du czaréwitch, le futur empereur Alexandre III, et de ses frères, avec grand dîner et représentation de la Comédie française dans une salle de spectacle improvisée. On y joua, entre autres pièces, Y Été de la Saint-Martin, et Mlle Croizette y fit tourner toutes les têtes. On se rendait compte de la reconnaissance que nous devions au Czar pour sa récente intervention en notre faveur. L'alliance franco-russe