LA GUERRE RUSSO-TURQUE
était déjà, pour ainsi dire, dans l'œuf, et tout le monde s'épuisa en prévenances et amabilités vis-à-vis de nos hôtes illustres. Sans la politique d'effacement systématique et d'aplatissement raisonné vis-à-vis de l'Allemagne qui a prévalu après le Maréchal, la Russie et la France seraient soudées par de mutuelles sympathies depuis bien des années déjà, et ce n'est pas du fond de son cercueil, c'est en pleine possession du pouvoir suprême, que le glorieux assaillant de M alakoff aurait vu les étendards russes et les étendards français se confondre en un fraternel embrassement. L'accueil plein de déférence et de cordialité qui fut fait au czaréwitch éveilla en lui les sympathies qu'il manifesta si souverainement comme empereur. Il nous frappa tous par sa stature colossale et par une apparence extraordinaire de force unie à un grand air de bonté. On l'appelait déjà le « bon géant ».
Au point de vue militaire, la guerre russo-turque qui suivit de près la visite des princes russes fut des plus intéressantes. Elle révéla que l'immense empire de Russie n'avait pas encore accompli les progrès qui devaient mettre son armée au niveau des armées modernes ; car il fallut à cette armée plus de deux mois pour passer le Danube, et cette guerre,, que le gouvernement russe préparait depuis plus d'un an, en soulevant les populations chrétiennes de la Turquie, en suscitant au Sultan des embarras jusque dans sa capitale, cette guerre qui semblait ne devoir être qu'une marche triomphale des Russes sur Constantinople, faillit aboutir à un échec devant Plewna, admirablement défendue par Osman-Pacha, devant Plewna dont les Russes ne seraient peut-être pas venus à bout, sans le secours de la belle petite armée roumaine. Ce qui manqua surtout aux Russes pendant cette période, ce fut un grand général, car le grand-duc Nicolas, frère de l'Empereur, qui commandait en chef, se montra
insuffisant ; ce fut aussi une administration capable et honnête. Mais la guerre russo-turque mit-elle du moins en relief quelques belles figures de soldats, comme Gourko et Skobeleff .
Au point de vue politique, la guerre russo-turque a exercé une influence considérable sur les destinées de l'Europe, en modifiant le système des alliances internationales. Le traité de Berlin, en détruisant les stipulations du traité de San-Stefano, fit perdre à la Russie la majeure partie des avantages qui lui avaient coûté si cher. M. de Bismarck, en l'imposant, a peut-être commis une faute analogue à celle que commit Napoléon Ier, en faisant succéder la déception aux rêves qu'il avait éveillés à Tilsitt dans l'âme d'Alexandre. Il a aliéné pour longtemps à son pays, par une incroyable ingratitude, les sympathies d'un allié fidèle, et fait succéder des rancunes difficiles à oublier à l'intimité cordiale qui servit si longtemps de cadre à la politique russe et allemande. L'alliance franco-russe, qui produira ses fruits le jour où notre pays sera doté d'un gouvernement un peu plus semblable à celui de la Russie, avait jeté sa première racine en 1875, par l'intervention en notre faveur du czar Alexandre. Et c'est peut-être pour répondre à cette intervention qui avait dérangé ses projets, que M. de Bismarck se montra si peu favorable à la Russie, à la conférence de Berlin. Il renforça, il accentua la politique qu'il voulait châtier, et l'on peut dire que cette alliance franco-russe jeta une seconde racine plus solide encore, grâce au traité de Berlin.
Je ne puis pas passer sous silence, arrivé à cette période de mes Souvenirs, ce que l'on a appelé le coup d'État du 16 Mai. Depuis le jour où, forcé de s'incliner devant la majorité républicaine de la Chambre des députés, le Maréchal avait remplacé dans ses conseils les hommes au milieu desquels il était habitué à vivre par les Dufaure, les Marcère, les Ricard et les Jules
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Simon, c'est-à-dire par des gens qui représentaient des tendances opposées aux siennes et appartenaient à une couche sociale différente de la sienne, la vie n'avait été pour lui qu'une série de déboires, de jour en jour plus amers. Et les conservateurs, battus, tout en le laissant sous le fardeau du pouvoir, n'avaient cessé de l'entretenir dans l'espoir d'un retour offensif, dont le Sénat, où ils avaient encore la majorité, serait le pivot. Mais ni lui ni eux n'avaient un plan bien déterminé, et le Maréchal, s'il sentait grandir ses répugnances et s'étendre l'influence de Gambetta, jusque sur ses ministres, ne savait pas au juste à quel point précis s'arrêterait sa patience. La Chambre, en discutant l'abrogation de la loi sur la Presse et la publicité des séances des conseils municipaux, sans que les ministres jugeassent bon d'intervenir, fit déborder une colère longtemps contenue. Et, un beau matin, le jour même où l'on enterrait ce joyeux compagnon qui s'était appelé Ernest Picard, le Maréchal, outré, sans prendre l'avis de personne, se débarrassa d'un coup d'épaule, par une lettre adressée à M. Jules Simon, président du Conseil, de tout un personnel dont les idées, dont les manières, dont les allures, dont les familles mêmes lui déplaisaient.
C'est ce qu'on a appelé le 16 Mai. Le ministère Jules Simon donna sa démission et fut remplacé par un ministère de Broglie, avec M. de Fourtou, homme réputé énergique, à l'Intérieur. Ce ministère commença par proroger les Chambres pour un mois. Le soir même, les gauches du Sénat et de la Chambre, réunies au Grand Hôtel, signèrent deux manifestes énergiques contre ce qu'elles appelaient un coup d'État parlementaire. Les signataires de ce manifeste se mettaient dans leur tort, en dénonçant au pays, comme une illégalité et un coup d'État, un acte par lequel le Maréchal ne sortait pas de son rôle constitutionnel, car il
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avait parfaitement le droit de remercier et de choisir ses ministres, comme il avait le droit, dont il allait bientôt user, d'en appeler au pays, en demandant au Sénat la dissolution de la Chambre des députés.
Certes, on pouvait se dispenser de faire le 16 Mai. Le Maréchal, qui avait déjà avalé tant de couleuvres et qui devait encore en avaler tant d'autres, aurait pu se montrer plus patient. Mais, du moment qu'on faisait le 16 Mai, il fallait le réussir. Dans une entreprise semblable, il faut triompher, parce que, comme l'écrivait Emile Ollivier dans une étude qu'il adonnée à la Revue des Deux Mondes sur l'empereur Napoléon III, « une levée de boucliers sans résultats anéantit pour bien des années les forces et les hommes d'un parti, et on méprise toujours celui qui tombe ».
Et pouvait-on réussir le 16 Mai, c'est-à-dire obtenir du pays un retour aux idées conservatrices, représentées par des monarchistes ? Je sais très bien que l'entreprise péchait par la base, car le 16 Mai aurait dû être le prélude d'un gouvernement définitif et monarchique, et ceux-là mêmes qui le faisaient étaient obligés de déclarer qu'ils ne voulaient pas détruire la République. Ils s'étaient donc acculés à cette situation ridicule de prier le pays d'affirmer la République, en votant contre les républicains. Par conséquent, aucun avenir. Et si le 16 Mai avait réussi, on aurait vu recommencer la comédie qui l'avait précédé. Mais, néanmoins, sans avenir, sans issue, je suis persuadé qu'on pouvait obtenir des électeurs les choix qu'on désirait, quitte à les exploiter ensuite.
Et comment pouvait-on réussir? En ne regardant pas derrière soi, en jetant le fourreau dont on avait tiré l'épée, en marchant carrément et vite. Je ne sais pas si, à la place du maréchal de Mac Mahon, j'aurais fait le 16 Mai. Je ne le crois pas; mais si je l'avais fait, voilà comment il me semble que j'aurais procédé. Pen-