POUVAIT-ON RÉUSSIR
dant que les membres des deux gauches rédigeaient au Grand Hôtel leur manifeste révolutionnaire et inconstitutionnel, comme les Chambres étaient prorogées, comme ils n'étaient plus couverts par l'inviolabilité parlementaire, froidement, j'aurais fait cerner l'immeuble par de l'infanterie, en employant la cavalerie à inviter les citoyens à rentrer chez eux. Poliment, j'aurais cueilli les signataires. Je les aurais conduits à Mazas, où je les aurais fait entourer de toutes sortes d'égards, et où je leur aurais fait apporter à manger par les premiers restaurateurs de la Capitale. Le lendemain, j'aurais mis en état de siège tous les départements dans lesquels se serait manifestée la moindre hostilité. Puis, comme cette situation ne pouvait pas se prolonger trop longtemps, j'aurais enlevé le plus rapidement possible la dissolution de la Chambre et procédé à de promptes élections générales, non pas au milieu du silence, mais au milieu des égards des journaux, maintenus par l'état de siège dans les limites de la politesse et des discussions courtoises. Il est possible, probable même, que leâ hommes d'ordre, c'est-à-dire l'immense majorité du pays, eussent obéi à cet instinct tout-puissant chez eux, qui les porte à admirer dans un gouvernement une fermeté et une décision dont ils se sentent eux-mêmes incapables. Quant aux autres, ils ne sont réellement méchants que lorsqu'on est faible. Et, dans ces conditions, les élections générales auraient très bien pu être conservatrices.
Ce n'est pas précisément ainsi que les choses se passèrent. Les conseillers du Maréchal lui firent proclamer bien haut qu'il ne sortirait jamais de la légalité. Ces assurances étaient inutiles, car son caractère et son passé répondaient de lui. Les multiplier ainsi, c'était presque indiquer qu'on aurait bien voulu sortir de la légalité, mais qu'on n'osait pas. Se défendre par avance d'un projet, c'est avouer jusqu'à un certain point qu'on
l'a caressé. Est-ce qu'une honnête femme éprouve le besoin d'affirmer sa vertu, alors que l'idée d'une faute ne lui vient même pas à l'esprit? Quand elle proteste de sa fidélité, c'est parce qu'elle se sent soupçonnée, et c'est bien souvent aussi parce qu'elle se soupçonne elle-même.
Les ministres s'épuisaient, de leur côté, à affirmer leur amour de la légalité. En réalité, aucun d'eux ne songeait à rompre les ponts derrière lui et à se couper la retraite. Tous se ménageaient d'avance une porte de rentrée dans la politique, en cas d'insuccès. Tous, ils avaient l'esprit hanté par les souvenirs du procès de M. de Polignac. Tous ressemblaient à ces gendarmes dont j'ai déjà parlé et à qui l'on venait de commander la charge, en leur rappelant que leurs chevaux leur appartenaient. Il résulta de cette prudence que le personnel politique d'exécution marchanda son dévouement et prit, lui aussi, ses précautions. Et, en bonne justice, on ne pouvait l'en blâmer. A-t-on le droit d'exiger des gens qu'ils se jettent à l'eau, quand on refuse soi-même de se mouiller les pieds? Et l'électeur, livré à lui-même, ne comprenant pas qu'on bouleversât tout pour substituer simplement un ministère de Broglie à un ministère Jules Simon, abandonna un gouvernement sans vigueur réelle, pour suivre une opposition qui savait ce qu'elle voulait, qui avait un but et qui y marchait tête baissée.
Quant à nous autres, les commandants de corps d'armée, qui tenions en main la force réelle, on ne s'inquiéta pas de savoir ce que nous pensions. On ne nous demanda pas notre avis. On ne nous donna aucune instruction. On avait l'air de se défier de nous. Et j'en connais qui furent blessés de ce qu'ils considéraient comme une défiance injurieuse, et qui se trouvèrent ainsi tout préparés aux avances dont ils devaient devenir plus tard l'objet de la part de Gambetta.