PRUSSE ET AUTRICHE
étaient allés assez loin pour qu'un soir, tout étant convenu et admis, l'Empereur ait promis de donner une réponse définitive le lendemain matin. Le prince Napoléon s'était fait l'avocat passionné de la Prusse en cette circonstance. L'Impératrice devait, par conséquent, en être l'adversaire non moins passionnée, et lorsque, le lendemain matin, l'Empereur sortit de sa chambre à coucher, son parti était pris. Il déclara au comte de Bismarck que, tout bien considéré, il resterait neutre, que la Prusse pouvait agir en toute liberté et que, quant à lui, quoi qu'il arrivât, il ne profiterait pas des complications futures pour demander quoi que ce fût. Le comte de Bismarck, furieux, quitta Biarritz sur l'heure.
Du reste, on ose à peine le dire aujourd'hui, mais tous les rapports que recevait l'Empereur sur la situation respective des deux armées allemandes présageaient la victoire de l'Autriche, et parmi nos généraux deux seuls, le général Bourbaki et le général de Berckheim, annonçaient d'avance que la Prusse serait victorieuse. Ses succès extraordinaires devaient tenir à des causes très diverses. Elle était prête en vue d'événements qu'elle a fait éclater elle-même, au jour fixé d'avance, tandis que l'Autriche a été surprise en pleine manœuvre de concentration. Elle avait pour chef un homme énergique, soldat dans l'âme, qui donnait à tous l'exemple de l'abnégation et de la discipline, et qui appuyait de toutes ses forces un grand stratégiste, passionné pour l'art de la guerre; tandis que l'armée autrichienne était confiée à un général très bon sans doute, mais discuté, à cause de sa nationalité hongroise, et qui d'ailleurs n'était pas préparé aux lourdes responsabilités d'un généralissime. En outre, le but que se proposait la Prusse répondait aux aspirations nationales de l'Allemagne, dont les peuples ne croyaient pas devoir payer par de trop lourds sacri-
fices l'unité longtemps rêvée, tandis que l'Autriche n'avait à son service aucune grande idée qui pût grouper en un seul faisceau ses peuples disparates. L'armement de l'armée prussienne était supérieur à celui de l'armée autrichienne. Enfin, la Prusse joua de bonheur dans cette guerre de quelques jours, où elle conquit dès le début un ascendant moral considérable par sa facile victoire sur les Hanovriens. Et pourtant, malgré tous ces atouts dans le jeu de la Prusse, malgré ces conditions d'infériorité au détriment de l'Autriche, les choses auraient pu tourner autrement. Si l'Autriche avait eu le courage de dégarnir ses possessions italiennes et de transporter en Bohême par les voies rapides son armée d'Italie, comme le lui proposait le directeur de ses chemins de fer, l'archiduc Charles, idole du soldat autrichien, aurait peut-être remporté la victoire de Sadowa au lieu de celle de Custozza. A Sadowa, l'action resta indécise jusqu'à quatre heures du soir. Ce fut l'apparition sur le champ de bataille de la seconde armée, conduite par le Prince Royal, qui décida du succès. Or, H s'en fallut de peu que cette armée n'arrivât pas. L'ordre de marche lui fut envoyé, la veille au soir, en un seul exemplaire. L'officier qui le portait ne connaissait pas le pays et s'égara dans la nuit, au milieu d'un orage épouvantable. Par bonheur pour la Prusse, il parvint cependant à accomplir sa mission à temps ; mais on peut dire que, pendant cette nuit fatidique, le sort de l'empire d'Allemagne et celui du monde moderne dépendirent d'un des mille accidents de la vie militaire, une chute du cheval ou du cavalier, une erreur de route, la rencontre d'une patrouille ennemie, etc., etc. On peut dire aussi que le grand état-major allemand fut, en cette circonstance, au-dessous de lui-même, car il eût dû multiplier les officiers porteurs d'un ordre aussi important, afin de diviser et de réduire à rien les chances d'erreur, comme faisaient