‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 30 sur 309 · NEUTRALITÉ · texte numérisé non relu

NEUTRALITÉ

jadis Napoléon Ier et son fidèle Berthier. Si l'armée du Prince Royal n'était pas apparue en temps utile, les belligérants couchaient sur leurs positions, et Dieu seul sait ce qui serait arrivé si, à sa place, avait débouché sur le champ de bataille l'armée de l'archiduc Albert; la Prusse, écrasée, serait probablement aujourd'hui une puissance de troisième ordre, et la postérité n'aurait pas assez de lauriers pour couronner, en Napoléon III, le génie profond qui avait su résister à la tentation de se mêler à la bagarre.

L'Empereur était tout à fait sincère dans sa résolulution de neutralité, et, au moment où l'incendie couvait en Allemagne, il avait ordonné des réductions dans notre état militaire, non seulement en diminuant les effectifs, mais encore en supprimant quelques corps de troupes. C'est ainsi que le 2e régiment de cuirassiers de la Garde avait été licencié et remplacé par les deux régiments de carabiniers fondus en un seul. C'est ainsi encore que le bataillon du génie de la Garde avait été supprimé. Dans la ligne, les régiments étaient réduits à l'état de squelettes. On économisait à outrance pour complaire à ces messieurs du Corps législatif, complices inconscients de l'Allemagne, et qui, égarant une opinion qu'ils auraient dû redresser, semblaient n'avoir ici-bas qu'un but : amoindrir jusqu'à la détruire cette pauvre armée française à laquelle les événements allaient imposer une tâche au-dessus de ses forces, volontairement et criminellement diminuées.

Enfin, au moment même où le conflit éclatait, les premières atteintes de la maladie dont il devait mourir interdisaient à l'Empereur toute activité physique. Du reste, si les hommes d'Etat prussiens savaient ce qu'ils voulaient, ils s'étaient donné beaucoup de mal pour cacher leurs projets. La fameuse convention de Gastein avait été suivie de négociations entre la Prusse et l'Autriche, dans lesquelles chacune des deux puissances

rivalisait avec l'autre de protestations pacifiques. On en était venu jusqu'à discuter la réunion d'un grand congrès européen qui devait résoudre toutes les difficultés pendantes, et qui avait été proposé par Napoléon III. A ce moment-là, M. de Bismarck dut appliquer à ses collaborateurs le fameux mot du Régent au cardinal Dubois : « Tu me déguises trop ! » Et il intervint de sa personne. Le fait que je vais raconter est, je crois, peu connu, mais je le tiens d'une source parfaitement sûre.

Le ministre de Saxe à Berlin était, en cette année 1866, le comte Hohenthal, marié à une femme ravissante, Mlle de Berleps, veuve de l'ancien Électeur de Hesse-Cassel, Guillaume II, qui, en l'épousant, alors qu'il était âgé de soixante-douze ans, et éloigné depuis fort longtemps de ses Etats, l'avait créée comtesse de Berghen. Les amours ont tenu fort peu de place dans la vie du Grand Chancelier, qui est resté avant tout un homme de famille et qui a toujours eu une certaine austérité de mœurs. Mais la galanterie, et ce que nous appelons, après les Américains, le « flirt », ont toujours fait partie de son arsenal diplomatique et politique. Il affectait de se plaire dans la société des femmes, et il leur plaisait énormément. Alors même que le prestige de sa gloire ne l'enveloppait pas encore d'une auréole, elles étaient charmées des hommages rendus à leur faiblesse et à leur beauté par ce cavalier colossal, à l'encolure puissante, à la tête vigoureusement modelée, à l'œil à la fois tranquille et fauve, sous la broussaille des sourcils, qui leur donnait l'impression de la force domptée. Bref, aux Tuileries aussi bien que dans les cours d'Allemagne, le comte de Bismarck avait beaucoup de succès près des dames. Or, il entourait la comtesse Hohenthal d'une admiration déclarée et d'une assiduité passionnée. Un jour, après avoir dîné chez elle, il se donna l'air de se laisser emporter par la vio-

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