‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 31 sur 309 · L'ÉTINCELLE · texte numérisé non relu

L'ÉTINCELLE

lence de ses sentiments jusqu'à trahir pour elle un véritable secret d'État. Il lui fit part des projets de la Prusse contre la Saxe et l'Autriche, ajoutant que la guerre était inévitable. Puis, paraissant se reprendre et regretter son indiscrétion, il la supplia de ne pas le trahir et de ne communiquer sa confidence à personne. Mais la nouvelle était trop grave et l'avis trop précieux pour que la comtesse Hohenthal pût les cacher à son mari, qui, de son côté, eût manqué à tous ses devoirs professionnels, en ne prévenant pas son gouvernement. La cour de Vienne fut donc immédiatement avertie par la cour de Dresde, et les deux puissances, se sachant menacées, armèrent en hâte. M. de Bismarck avait fait naître le prétexte des hostilités. La Prusse dénonça ces armements comme le prélude d'une injuste et prochaine agression, et son armée qui n'attendait qu'un signal eut l'air, en brusquant l'attaque, de se mettre en état de légitime défense. A peu de chose près, c'est par une comédie analogue que le même comte de Bismarck fit naître la guerre de 1870. Au commencement de l'année, il avait été convenu que la Garde impériale prendrait ses quartiers d'été au camp de Châlons, et, lorsque les hostilités s'ouvrirent en Bohême, elle venait d'y arriver, réunie tout entière sous les ordres de son commandant en chef, le maréchal Regnauld de Saint-Jean d'Angély. Cette concentration paraissait même, sinon une menace, du moins un commencement de mobilisation ; car il ne faut pas oublier qu'à cette époque-là, la Garde impériale était notre seul corps d'armée qui fût toujours en état d'entrer en campagne, et on disait déjà dans le public que la Garde allait servir de noyau à une armée française destinée à se porter rapidement sur le Rhin. C'est donc du camp de Châlons que nous assistâmes avec une anxiété poignante aux péripéties foudroyantes de la rapide cam pagne de Bohême. C'est au camp de Châlons que vint

nous surprendre le coup de tonnerre de Sadowa. Aujourd'hui que trente ans ont passé sur ces impressions, elles sont encore aussi vivaces dans mon cerveau que si l'événement était d'hier, et je pourrais presque sténographier les conversations qui s'échangeaient dans les réunions d'officiers français, le 5 juillet 1866, alors que nous venions de lire les journaux arrivant de Paris et racontant la bataille de l'avant-veille. Le sentiment général était qu'il venait de s'accomplir en Europe un de ces événements définitifs que la volonté des hommes peut retarder ou même empêcher, mais dont elle ne peut plus dominer les inéluctables résultats. Tous ceux d'entre nous qui prenaient la peine de réfléchir comprenaient, en outre, que désormais l'Allemagne naissante et la vieille France allaient marcher l'une sur l'autre, pour se disputer la suprématie européenne, et qu'elles se rencontreraient aussi infailliblement que deux trains partis en sens contraire des extrémités d'une voie unique. Enfin, pour tout résumer, Sadowa nous paraissait une victoire remportée sur la France et appelant une revanche nécessaire.

Mais le fait matériel, concret, qui frappa tout de suite les hommes de guerre, fut la révélation soudaine de la supériorité du fusil à tir rapide se chargeant par la culasse, le fameux fusil à aiguille, sur les armes dont on s'était servi jusqu'alors. Les Autrichiens avaient été décimés par lui, et instantanément, depuis le dernier cantinier jusqu'au maréchal de France, on ne parla plus, au camp de Châlons, que du fusil à aiguille. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le fusil à aiguille est d'invention française. En 1808, le colonel d'artillerie Paulmy inventa de toutes pièces le mécanisme d'une arme à tir rapide se chargeant par la culasse. Un modèle fut exécuté et présenté à l'Empereur. Mais les armées françaises étaient répandues sur toute la surface de l'Europe. Elles n'avaient pas le temps de chan-

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