MODIFICATIONS MILITAIRES
l'Empereur, jugeant avec raison que des modifications profondes étaient devenues nécessaires dans l'armée, profita de son séjour à Compiègne et des loisirs qu'il y goûtait pour réunir autour de lui une sorte de grande commission chargée d'étudier, sous sa présidence, le redoutable problème. Il y appela les ministres, les maréchaux, les généraux les plus qualifiés et son cousin, le prince Napoléon. Les débats entre ces grands personnages durèrent environ quinze jours, et, plusieurs fois, la commission tint deux séances par jour.
Un pareil congrès ne pouvait laisser indifférente l'opinion publique, qui, elle aussi, comprenait vaguement la situation nouvelle créée par la guerre de Bohême. Mais les hauts commissaires gardaient sur leurs travaux un silence prudent. L'interview ne s'était pas encore implantée en France ; aucun journaliste n'avait l'idée d'aller demander les secrets d'État à ceux qui les détiennent, et à plus forte raison ces derniers, qui n'avaient pas encore pris l'habitude d'ouvrir tous leurs tiroirs à la moindre sommation, auraientils fort mal reçu les indiscrets. On en était donc réduit aux conjectures. Cependant, ma position de commandant militaire de Compiègne , la bienveillance excessive que m'accordaient tous les grands chefs de l'armée, à très peu d'exceptions près , les rapports naturels et quotidiens qu'ils avaient avec moi me mirent à même de connaître des premiers ce qui se passait, ce qui se disait dans le cabinet de l'Empereur où avaient lieu les conférences. Je sus bientôt qu'on était loin d'être d'accord, et qu'il y avait des divergences de vue, d'une part, entre les militaires, d'autre part, entre les militaires et les civils. Tout le monde, pourtant, était unanime à penser que le comte de Bismarck ne s'arrêterait pas en si bon chemin; qu'après avoir écrasé l'Autriche , il viserait à la reconstitution de l'empire d'Allemagne, au profit de la Prusse; que la France ne m. 6
pouvait admettre cette résurrection de l'empire d'Allemagne, qui la ferait déchoir en Europe, et que, par conséquent, une guerre entre la France et la Prusse était prochaine et inévitable.
Ceci étant admis, les maréchaux et les généraux étaient tous d'avis qu'il fallait renforcer l'armée française dans de notables proportions ; mais immédiatement, l'accord conclu entre les militaires sur la question de principe était rompu sur la question des voies et moyens. Le ministre de la guerre, le maréchal Randon, soutenait avec vivacité la nécessité d'augmenter la durée du service militaire et de porter la présence des contingents sous les drapeaux à huit ans et même à neuf ans, afin d'avoir un cadre solide de sous-officiers, pour servir de fondement à tout l'édifice.
Inattaquable en principe, cette théorie cadrait cependant mal avec une réforme qui ralliait presque tous les suffrages et qui consistait à établir le service obligatoire et personnel, et par conséquent à supprimer l'exonération ou le remplacement. On ne pouvait songer à maintenir pendant huit ou neuf ans des contingents entiers sous les drapeaux ; les finances n'y auraient pas suffi, et la nation en aurait souffert. Mais on eût pu s'en tirer, à la rigueur, par une combinaison qui a été appliquée depuis, et qui a consisté à diviser chaque contingent en deux portions, dont la première accomplissait le séjour légal sous les drapeaux en son entier, fournissant ainsi les cadres solides réclamés, et dont la seconde ne 'passait à l'armée que le temps strictement nécessaire à son instruction. L'Empereur, plus soucieux de l'avenir du pays que de sa propre popularité, penchait visiblement vers cette combinaison. Le prince Napoléon, avec son éloquence et sa fougue habituelles, soutenait un avis diamétralement opposé. Il réclamait le service universel, personnel, égal et, par conséquent, court ; il était partisan du service