LE MARÉCHAL NIEL
1855. Le général Niel passait pour le phénix de son arme ; il avait rempli de grandes missions militaires et diplomatiques jusqu'au jour où l'énergie qu'il déploya à Médolle, pendant la bataille de Solférino, à la tête du 4e corps, le mit hors de pair et lui valut le bâton de maréchal.
Le maréchal Niel avait un aphorisme qu'il aimait à répéter et qu'avait recueilli précieusement M. Guy de la Valette, de qui je le tiens , alors qu'il était capitaine au 4e régiment du génie, dont le maréchal Niel était colonel : « Pour réussir, il faut deux de ces trois choses : du savoir, du savoir-faire, du savoir-vivre. » Le Maréchal les possédait toutes les trois. Ce fut ainsi qu'il remplaça au ministère de la guerre le maréchal Randon, qui pour la seconde fois et depuis sept ans était en charge. Ce changement ministériel était inattendu. On a dit que le maréchal Randon avait payé de son portefeuille l'insuccès de l'expédition du Mexique, qui, en immobilisant nos forces et en vidant nos arsenaux, nous avait mis hors d'état d'envoyer cent mille hommes sur le Rhin, en 1866. Ces racontars, d'ailleurs réfutés par le maréchal Randon dans ses Mémoires, ne tiennent pas debout. L'effectif du corps expéditionnaire mexicain n'a jamais dépassé trentedeux mille hommes. Son artillerie n'a jamais causé qu'un vide imperceptible dans nos arsenaux, et c'est se faire une bien piètre idée de la France que de s'imaginer qu'elle a pu être paralysée un seul instant par un pareil effort.
Quoi qu'il en soit, le maréchal Niel fut chargé d'arracher aux Chambres l'illusoire concession de la formation de la garde mobile. Il donna à cette tâche tout ce qu'il avait de talent et d'énergie. Il dépensa, on peut le dire, sa vie dans cette lutte contre une majorité inerte et une opposition enragée. Certes, s'il avait pu faire voir à ses contradicteurs l'avenir tel qu'il le
voyait lui-même, il eût tout obtenu d'eux ; mais la passion politique les aveuglait. Ils avaient peur de fortifier l'Empire en fortifiant la France, et quelques-uns même d'entre eux obéissaient à ce sentiment inavoué et inavouable : que la chute d'un régime détesté n'eût pas été trop payée par une défaite. Il leur fit entendre des paroles prophétiques, et un jour qu'on lui reprochait de vouloir transformer « la France en caserne », il s'éleva au plus haut point de l'éloquence humaine en s 'écriant : « Vous ne voulez pas faire de la France une caserne ; prenez garde d'en faire un cimetière. »
Il était ministre lorsque éclata, comme un coup de foudre, l'affaire du Luxembourg. La ville de Luxembourg, forteresse fédérale placée comme une sentinelle avancée en face delà France, par les traités de Vienne, était occupée par une garnison prussienne. L'Empereur avait pensé que l'acquisition du grand-duché du Luxembourg, bien maigre compensation des avantages immenses obtenus par la Prusse, masquerait la faute qu'il avait commise en laissant une Allemagne nouvelle s'organiser à nos portes sans intervenir, et lui permettrait de fermer la bouche à ses détracteurs, en opposant une acquisition territoriale à leurs critiques. On négociait donc dans le plus grand mystère la cession du grand-duché de Luxembourg au profit de la France, et on espérait que la Prusse consentirait à reconnaître ainsi le service considérable qu'elle avait reçu de nous, lorsque tout à coup on apprit qu'un député prussien , M . de Benningsen , était monté à la tribune pour interpeller M. de Bismarck sur la négociation entamée, et avait déclaré que jamais l'Allemagne ne consentirait à voir détacher d'elle la moindre parcelle de son territoire. Il est permis de supposer que c'était un coup monté entre M. de Bismarck et M. de Benningsen pour faire échouer les négociations.
L'émotion fut extrême, et tous, nous crûmes à la