L'AFFAIRE DU LUXEMBOURG
guerre, d'autant plus que les généraux reçurent des instructions confidentielles urgentes, leur prescrivant de s'assurer que leurs troupes étaient pourvues de tout ce qui leur était nécessaire pour une mise en route immédiate, et de réclamer à qui de droit tout ce qui pouvait leur manquer. Ces instructions entraient dans des détails de nature à prouver que la prévoyance n'avait pas été la qualité maîtresse de l'administration de la guerre, et tous, nous pûmes constater que nous étions encore insuffisamment préparés à une mobilisation rapide. On croyait si bien à la guerre qu'on prêtait déjà au maréchal Niel un plan de campagne qui aurait consisté à rassembler toute l'armée française sur le plateau de Langres, pour offrir là une bataille décisive à l'agresseur : qui ne pouvait se risquer à pénétrer plus avant dans le pays, en laissant derrière lui cette armée intacte! On discutait ce plan. Le seul avantage qu'on lui reconnût était de nous donner quelques jours de répit, pour achever nos préparatifs. En revanche, il avait le double inconvénient d'abandonner sans combat les deux départements dont la Prusse rêvait la conquête et de nous ravir le bénéfice de l'offensive qui convient davantage à notre tempérament, en nous faisant perdre, par la défensive à laquelle nous serions réduits, un peu de notre moral. Dans tous les cas, il valait le plan de 1870, basé sur des alliances auxquelles nous croyions aveuglément, et qui ne devaient se réaliser et se déclarer qu'après une première victoire, c'est-à-dire quand nous n'en aurions plus eu besoin.
Quoi qu'il en soit, l'armée avait confiance en elle ; elle attendait impatiemment l'ordre de partir, lorsque la Convention de Londres dénoua pacifiquement le conflit, en nous accordant le démantèlement de la citadelle de Luxembourg et le retrait des troupes prussiennes. L'armée fut déçue. Sa déception était partagée par de braves bourgeois, qu'on voyait s'indigner contre les
pourparlers du Congrès de Londres, et qui accusèrent Napoléon III d'avoir commis une lâcheté dont il devrait compte au pays, lorsqu'il accepta la pacifique décision de ce Congrès.
Je fis connaissance, àce moment , avecl'un des hommes les plus intelligents et les plus clairvoyants de mon temps, Emile de Girardin, qui dirigeait alors la Liberté et qui, plusieurs années auparavant, m'avait, comme je l'ai dit, recommandé son fils, Alexandre, engagé dans mon régiment de chasseurs d'Afrique. Nous nous rencontrâmes dans une promenade à cheval au bois de Boulogne. Un ami commun nous présenta l'un à l'autre, et le publiciste, après m 'avoir remercié de la réception ménagée à son fils, entra dans la politique. Il avait d'abord été partisan de l'alliance prussienne, et, avec une verve intarissable, il avait développé les avantages qu'elle devait nous procurer. Maintenant, converti par l'affaire du Luxembourg, reconnaissant que l'intervention de M. de Benningsen avait été un piège tendu par M. de Bismarck, il prêchait la guerre immédiate, avec la même verve intarissable.
— Il nous faut une dernière guerre pour compléter la France, en lui donnant la frontière du Rhin. Si l'Empereur avait accepté les propositions de M. de Bismarck, l'an dernier, nous aurions la Belgique, me dit-il.
— Et l'Angleterre, lui répondis-je, qu'est-ce qu'elle aurait dit?
— L'Angleterre aurait crié, menacé, et puis, devant le fait accompli, elle aurait fini par se taire. Quant aux Belges, ils se seraient résignés de bonne grâce à faire partie de la grande nation.
Sans être convaincu, je le laissais aller, admirant sa souplesse d'esprit, l'abondance de ses idées et l'éloquence dont il les revêtait. Nous nous quittâmes bons amis. Nous nous revîmes assez souvent dans les mêmes