VALSES ET CHARADES
professionnel, qui possédait dans l'esprit des ressources inépuisables, pour mettre tout le monde en gaieté : mon ancien camarade aux spahis, le baron Lambert, devenu lieutenant des chasses à courre, chargé de tous les détails de la vénerie. Très original, très humoriste, merveilleux acteur de société, doué d'un aplomb qui le tirait des situations les plus embarrassantes, le baron Lambert était la coqueluche de la Cour. Il s'y plaisait infiniment mieux qu'au régiment, ce qui ne l'empêcha pas, d'ailleurs, au moment de la guerre, de reprendre du service actif dans l'état-major du général de Forton.
Enfin, d'autres soirs, on improvisait un tour de valse aux accords d'un piano mécanique, qui n'exigeait pas de grandes aptitudes musicales et dont nos jeunes gens, se relayant pour tourner sa manivelle, étaient les Rubenstein. Car nous avions des jeunes gens. L'Empereur invitait à passer deux jours à Compiègne les meilleurs élèves des grandes écoles de l'État, et entre autres deux élèves de l'Ecole polytechnique, deux élèves de l'école de Saint-Cyr, habituellement les premiers numéros de chaque promotion. J'ai retrouvé bien souvent depuis, dans la vie, le sergent-major de Saint-Cyr qui se trouvait avec moi à Compiègne. Officier d'ordonnance de Trochu pendant le siège de Paris, il eut, à la bataille de Buzenval, la poitrine traversée par une balle de part en part. On le crut perdu, et il resta longtemps entre la vie et la mort. Puis, la jeunesse triompha. Aujourd'hui, le colonel de Langle de Carry, un des plus jeunes et des plus brillants colonels de l'armée française, professe à l'Ecole supérieure de guerre de manière à faire concevoir les plus hautes espérances. C'est à lui que les élèves de Saint-Cyr doivent leur capote. Autrefois, ils n'avaient que leur petite tunique, et, à Compiègne, comme il faisait très froid, l'Impératrice, souffrant de le voir si légèrement vêtu, lui demanda :
— Pourquoi ne mettez-vous pas votre capote ?
n8 MES SOUVENIRS.
— Madame, parce que nous n'en avons pas.
— Comment! vous n'avez pas une capote, comme tous les soldats d'infanterie ?
— Non, Madame, l'ordonnance ne le comporte pas.
— C'est incroyable !
Et l'Impératrice d'aller trouver l'Empereur, et l'Empereur d'ordonner immédiatement la confection des capotes.
Quand il n'y avait ni spectacle, ni charades, ni tableaux vivants, ni tour de valse, on passait la soirée très agréablement, en causant : les personnes attachées au service des Souverains, dames d'honneur, chambellans, préfet du palais, écuyer, aides de camp et officiers d'ordonnance se mettant en quatre pour faire les honneurs des salons aux invités. Au milieu de tout son monde, l'Empereur allait et venait, envoyant coucher son fils qui nous égayait par sa gentillesse, fumant son éternelle cigarette, toujours entamée, jamais finie, très simple, très bon, très facile à vivre. On ne saurait dire quelle indulgence il apportait à tout ce qui touchait à son service personnel. Un jour, à Compiègne, il avait renoncé à la chasse à courre qui était partie sans lui, et il demanda sa voiture pour sortir à son tour. Il n'y avait plus un cocher aux écuries. L'écuyer de service s'arrachait les cheveux, et l'Empereur se promenant sous le péristyle, et le consolant, lui disait : « Qu'est-ce que vous voulez, il sont allés voir la chasse; ça les amuse. » Enfin, on trouva un cocher, et l'Empereur, qui avait failli être obligé de demander un fiacre, partit sans avoir fait la moindre observation.
Vers onze heures et demie, l'Empereur et l'Impératrice donnaient le signal du départ, en se retirant dans leurs appartements. Mais la soirée n'était pas finie. On s'en allait les uns chez les autres voisiner, prendre du thé. Les amiliers descendaient au fumoir pour fumer