ENTRE INVITÉS
un cigare, ou faire une partie d'écarté ou de bouillotte. Ces petites réceptions particulières se prolongeaient fort avant dans la nuit.
Je me suis trouvé, cette année-là, à Compiègne avec le maréchal et la maréchale Canrobert, le maréchal et la maréchale Regnault de Saint-Jean-d'Angély, un de mes camarades de la Garde, le général de Lacroix de Vaubois et sa femme, le capitaine de vaisseau de Surville qui commandait le yacht impérial et qui est mort vice-amiral, Mme de Surville, le directeur général des postes, comte Vandal et sa ravissante femme, fille de ce héros de roman qu'on appelait le baron de Hœckeren , le duc et la duchesse de Montmorency , une fille de M. Rouher, cette pauvre Mme de Lavalette, morte il y a quelques années brûlée vive dans son château de Cavalerie, un des questeurs de la Chambre, M. Hébert et Mme Hébert, et dans le monde des lettres et des arts, Jules Sandeau, Paul Féval, Gustave Doré, dont la fantaisie et l'esprit contribuèrent à faire de notre villégiature un enchantement. La fête de l'Impératrice tomba pendant notre séjour à Compiègne. Nous fûmes admis à la lui souhaiter. Elle accueillit avec bienveillance les beaux bouquets que nous avions fait venir de Paris, et nous demanda nos photographies, qui devaient figurer dans ses albums et lui rappeler ses hôtes.
Enfin, un matin, après déjeuner, nous quittâmes Compiègne, en grand gala, comme nous y étions venus. Un dernier détail. L'adjudant général des Palais impériaux nous prévint, en partant, qu'il était absolument interdit aux gens du Château d'accepter de nous la moindre gratification.
Sortir de Compiègne, pour reprendre la vie courante, c'était abandonner le rêve pour la réalité, et la réalité devenait, tous les jours, moins gaie. En se dépouillant de ses prérogatives, l'Empereur n'avait pas obtenu
l'apaisement qu'il espérait. Ses adversaires ne lui pardonnaient pas leur victoire, et ses partisans sentaient se refroidir leur zèle, car on est toujours prêt à abandonner un gouvernement qui fait mine de s'abandonner lui-même. Les audaces des avocats plaidant des procès retentissants , les attaques passionnées de la presse succédant à tant d'années de silence et de respect désorientaient, inquiétaient le pays. Paris lui-même n'avait plus cette apparence de calme et de tranquillité confiante qu'il avait si longtemps présentée. Tout devenait prétexte à manifestations. Tout servait de texte à des allusions blessantes. La faveur du Souverain suffisait à désigner les gens à l'animadversion populaire, et les pièces de théâtre elles-mêmes étaient conspuées, quand on pouvait soupçonner leurs auteurs de plaire à la Cour. Sur l'Empire transformé en soliveau, une première grenouille était sautée, ce fut un pamphlétaire. Et quand les autres virent qu'elle n'avait pas été foudroyée , elles grimpèrent à qui mieux mieux sur le colosse inerte. On alla jusqu'à des essais de barricades, dans ces rues qui avaient connu la répression de Juin et celle de Décembre. Et, le bourgeois interloqué, qui croyait encore à la force de l'Empire, adopta cette version ridicule, qui mettait les émeutes sur le compte de la police et qui représentait les sergents de ville déguisés en blouse blanche, pour recevoir, sous ce costume, les coups de poing et les coups d'épée de leurs collègues.
Ce fut dans ces conditions que fut élue la nouvelle Chambre des députés, en 1869. A ne considérer que les chiffres, la majorité impérialiste était encore formidable; mais elle n'avait plus confiance en elle-même; tandis que la minorité, accrue par un flot de jeunes avocats pleins d'ardeur, se croyait d'avance sûre du succès, et exploitait la naïveté d'un certain nombre d'hommes d'ordre, travestis en libéraux et attelés à