A L'AVANT-GARDE
Les bagages devant filer les premiers, leur mouvement commença dans la nuit du 13, et comme il fallut leur faire traverser la ville, ils y produisirent un encombrement impossible à rendre. Aussi quand, à une heure de l'après-midi, je fis rompre pour se mettre en marche, trouvai-je les routes absolument inabordables. Mes escadrons durent se faufiler, homme par homme, dans un enchevêtrement inextricable de voitures, de bêtes de somme et de conducteurs, marchant dans une confusion si complète qu'il me fallut quatre heures pour faire six kilomètres, avant d'avoir réuni mon monde sur le plateau de Gravelotte.
Là, autre difficulté. Pour abreuver les chevaux de la cavalerie et de l'artillerie, il n'y avait que l'eau des puits du village. L'opération fut encore longue, et à la chute du jour seulement, mon bivouac fut installé. L'emplacement qu'il occupait était encore couvert de javelles d'avoine appartenant à une grande ferme : « la ferme de Moscou ». Mes chasseurs, avant de s'occuper d'eux-mêmes, mirent le plus louable empressement à aider les gens de la ferme à rentrer cette récolte qui, moins de quarante-huit heures plus tard, devait être brûlée par les obus. La division de Forton, qui avait rencontré les mêmes difficultés que la mienne, était arrivée également fort tard à son bivouac. Elle n'y avait pas trouvé d'eau, et ses chevaux durent venir s'abreuver aux puits de Gravelotte. Enfin, les deux divisions se relièrent, et je me couvris d'avant-postes, de grand'gardes, pour prévenir toute surprise et surveiller les mouvements de l'ennemi, qui était tout près de moi.
Pendant toutes ces opérations, j'avais entendu dans le lointain, de l'autre côté de Metz, à l'est, une canonnade violente, indiquant qu'une bataille se livrait sous les murs mêmes de la ville. J'avais dépêché aussitôt un officier, pour avoir des nouvelles et prendre des instruc-
tions. Il revint, m'annonça que tout était terminé, que l'armée française avait conservé ses positions sur la rive droite, mais que le passage de la Moselle était repris et que je devais attendre sur place de nouveaux ordres, avant de me remettre en marche. C'était le canon de Borny que je venais d'entendre. Pour la troisième fois, en moins de huit jours, une bataille s'était engagée, sur l'initiative d'un commandant d'avantgarde, contre la volonté du général en chef.
Le général prussien Von der Goltz était venu se heurter, avec sa seule brigade, contre des forces considérables françaises, encore en position sur la rive droite, et les généraux allemands étaient accourus tous à son secours, avec l'admirable esprit de solidarité dont ils ont fait preuve pendant toute cette guerre. Ce fut notre 3e corps, commandé par le général Decaen, remplaçant le maréchal Bazaine, qui soutint le premier l'attaque. Le 4e corps, qui avait déjà passé la Moselle, la repassa et vint au secours du 3e, appuyé par la Garde. Nous eûmes 3,608 hommes hors de combat, et les Allemands 4,906. Les Français engagés furent au nombre de 70,000, et les Allemands au nombre de 90,000.
Le général Decaen, pendant qu'il se prodiguait sur le champ de bataille, reçut une balle qui, contournant le genou, vint se perdre dans le jarret. Malgré ses officiers, il voulut rester à cheval; mais la bête ayant été tuée, le malheureux général tomba, sa jambe blessée engagée sous le corps du cheval. Il fallut l'emporter à l'ambulance, où il mourut peu de jours après, pleuré par toute l'armée. Le maréchal Bazaine lui-même, qui avait pris la direction du combat, fut contusionné audessus du sein gauche par un éclat d'obus qui lui emporta son épaulette. On peut regretter, pour sa gloire et aussi pour notre fortune, que cette blessure n'ait pas été mortelle.
La bataille de Borny pouvait et devait être refusée.