‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 84 sur 309 · UNE VICTOIRE INUTILE · texte numérisé non relu

UNE VICTOIRE INUTILE

L'accepter était faire le jeu de l'ennemi qui avait intérêt à nous retenir sous Metz. La refuser n'offrait aucun danger, car jamais l'armée allemande ne serait venue se heurter contre les forts qui couvraient la ville ; et du moment que le plan de retraite sur Châlons était adopté, il fallait tout lui sacrifier. Mais, du moment aussi qu'on acceptait cette bataille, il fallait se précipiter sur l'adversaire avec tout son monde, le poursuivre, le culbuter et l'écraser. Alors peut-être la face des choses changeait-elle encore. Borny fut une victoire, mais une victoire inutile, une victoire nuisible, une victoire sans lendemain, puisque la retraite commença immédiatement. « Vous avez rompu le charme », disait le lendemain Napoléon III à Bazaine, en le complimentant.

Hélas! non, le charme n'était pas rompu.

Le lendemain, 15 août, c'était le jour de la fête du Souverain ; mais personne, ou à peu près, ne songea à la lui souhaiter excepté les intimes, qui cueillirent dans les jardins quelques fleurs à son intention. L'armée, certes, était toujours fidèle, mais elle ne criait plus : a Vive l'Empereur! » comme jadis, au passage du pauvre homme mourant qu'elle traînait avec elle.

Au matin, un officier d'état-major général, le capitaine Yung, m'apporta l'ordre de me remettre immédiatement en route, en me conformant aux instructions précédemment données, qui me prescrivaient d'éclairer la marche de l'armée sur la route de Verdun, par Conflans et Étain. Je devais aller coucher, ce soir-là, au village de Jarny. C'était une bien petite étape, c'était une marche bien lente; mais l'encombrement de toutes les routes, à la sortie de Metz, rendait fort difficile l'écoulement des colonnes, et nous étions bien forcés de régler notre allure sur la leur.

En outre, il n'existait peut-être pas, dans toute l'armée, une seule bonne carte des environs immédiats de Metz. Nous avions à foison des cartes du pays rhénan.

i74 MES SOUVENIRS.

Mais pour la Lorraine, on ne pouvait trouver que quelques exemplaires fort rares de la carte dite d'étatmajor, qui ne donnait pas les modifications survenues dans la configuration du pays, depuis son achèvement, qui ne portait pas le tracé des routes récemment ouvertes, et qui représentait encore comme sentiers impraticables des chemins devenus carrossables. On n'eut même pas l'idée de s'adresser au service des ponts et chaussées qui aurait pu suppléer à notre pénurie, et le lendemain, des divisions entières devaient arriver trop tard sur le champ de bataille, parce qu'elles n'avaient pu se guider, au milieu des accidents de terrain qui entourent Metz.

Je marchai donc sur Doncourt et Jarny, où j'arrivai vers une heure, après avoir fait éclairer fortement ma gauche. Dans presque tous les villages, nous relevions la présence de uhlans qui fourmillaient, à la recherche des renseignements. Ils déguerpissaient , sans les attendre, devant mes éclaireurs qui leur donnaient vigoureusement la chasse. Les chasseurs d'Afrique avaient pris goût au service en campagne et se montraient hardis, entreprenants.

A Jarny, au moment de mettre pied à terre, j'entendis le canon dans la direction où je supposais que devait se trouver la division de Forton. En un clin d'œil, mes bagages étaient déposés, ainsi que tout l'attirail de route des chevaux, et, à la tête de ma division entière, je me portais, aux grandes allures, au secours de mon collègue. A mi-chemin, je trouvai un aide de camp du général de Forton, qui accourait pour me réclamer mon concours. Je lui montrai mes régiments en route, et nous forçâmes de vitesse. En voyant arriver trois régiments frais et deux batteries d'artillerie, l'ennemi comprit qu'il n'était pas en force et se retira. J'eus cependant le temps de lui faire lancer quelques obus, et, après avoir pris congé de mon camarade et ancien qui m'avait

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