AU BIVOUAC. 17S
rendu la liberté, je revins à Jarny, battant Testrade. Je fis prisonniers une centaine de uhlans, et mes chasseurs en laissèrent une trentaine de tués sur le terrain.
Dans des circonstances analogues, c'est-à-dire quand on tâtonne dans le vide, Napoléon disait toujours : « Faites-moi des prisonniers », parce que le simple numéro qu'ils portent au collet et leurs indiscrétions permettent de se rendre compte de l'emplacement des corps auxquels ils appartiennent et, par conséquent, des positions présumables de l'armée ennemie. Aussi, dès mon retour à Jarny, je fis partir mes prisonniers pour le grand quartier général, en les accompagnant d'un rapport où étaient minutieusement relatés tous les renseignements que j'avais tirés d'eux. Puis, je m'établis dans une bonne position reconnue à l'avance entre Jarny et Doncourt. Je formais l'extrême avant-garde de l'armée. En outre, j'aurais été très embarrassé, en cas d'attaque, de l'immense bagage que la division, par ordre supérieur, traînait avec elle. J'allai moi-même placer mes grand 'gardes et mes petits postes que je tins en éveil toute la nuit, sans m 'accorder le moindre repos. D'ailleurs, le silence de cette nuit fut presque constamment troublé par des coups de carabine tirés à l'avancée, où l'on faisait bonne garde. Je forçai les officiers eux-mêmes à renoncer aux habitudes d'Afrique, et à cette sécurité qui les faisait se comporter dans leurs tentes comme s'ils étaient en villégiature chez des amis, tranquillement couchés dans leurs lits de cantine, avec des draps, et lisant, pour s'endormir, des romans à la lueur des bougies.
Vers minuit, on m'apporta du grand quartier général une lettre signée par ordre, par le chef d'état-major général, le général Jarras. Cette lettre, qui pour moi est capitale, et dont l'original se trouve dans les archives du ministère de la Guerre, disait, après avoir accusé réception des Drisonniers envovés :
« J'ai fait interroger avec le plus grand soin ces prisonniers. Ils ont confirmé leurs dépositions contenues dans votre rapport de ce jour. Ils prétendent que toute l'armée allemande a dû passer la Moselle vers Novéant, pour se porter sur Gorze. Mais leurs déclarations sont fort exagérées. Je sais que je n'ai devant moi qu'un corps de vingt mille hommes qui ne m'empêchera pas de passer, comme j'en ai pris la résolution. Demain, 16 août, vous serez prêt à rompre, à cinq heures du matin. Hommes et chevaux auront mangé, et vous attendrez de nouveaux ordres pour continuer votre marche dans la direction de Verdun. »
Ainsi donc, la veille, le Maréchal avait eu à livrer une bataille sanglante. Dans la journée, la division de Forton avait été attaquée. Cent prisonniers, faits par moi et interrogés par moi, avaient été unanimes à affir^ mer que toute l'armée allemande avait traversé la Moselle vers Novéant, et le Maréchal persistait à n'admettre, sur je ne sais quels renseignements, que la présence d'un corps de vingt mille hommes en avant de lui; et, dans son livre sur la guerre, il déclare qu'il a été mal éclairé par sa cavalerie! Mais précisément, cette cavalerie, ce jour-là, avait fait tout son devoir. Cette cavalerie, ce jour-là, avait vu juste.
Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux, une fois au moins, répondre à un ouvrage tout récent, V Histoire générale de la guerre franco-allemande du commandant Rousset. C'est une œuvre didactique, très savante, s'élevant sur l'art militaire en général, et sur la campagne de 1870 en particulier, à des hauteurs qu'il me semble difficile de dépasser. Or, à la page 352 du premier volume, je lis ces lignes :
« Notre cavalerie n'était ni assez habile, ni assez entreprenante pour fournir par ses renseignements des bases fermes aux décisions du commandement. »
Il y a peut-être du vrai dans cette critique en gêné-