FONTAINEBLEAU
. — Le colonel Beaiiprêtce — L'inaréchal de Mae Mahoa. — Pauvre lanœuvres. — Un accident. — Nos ique. — Comment on prend congé.
Au moment où j'aillais rejoindre mon quartier général de Fontainebleau, la France fit des obsèques mj^ni- Gques à deux hommes illustres qui, à des litres divers, avaient reiidu des services éminents au second Empire : le duc de Morny et le maréchal Pélîssier, duc de Malakoff. Ils se suivirent dans la mort à quelques jours de dislance et disparurent dans l'éclat des hautes fonctions qu'ils exerçaient, le premier, comme président du Corps législatif, et le second, comme gouverneur général de l'Algérie. J'assistai à leurs funérailles.
Les temps sont proches où l'Histoire, dégagée des colères et des admirations contemporaines, des rancanes ou des gratitudes que laisse derrière lui un grand personnage à ceux qu'il a combattus ou protégés, pourra juger avec impartialité le caractère du duc de Morny et l'influence qu'il exerça sur nos destinées. L'homme incarnait, pour ainsi dire, le type des hommes d'État de sa génération. Il possédait une habileté s.
limites, un doigté merveilleux, une énergie de soldat cachée sous des dehors de grand seigneur, cette main de fer dans un gant de velours à laquelle on permet tout en France, parce qu'elle s'adapte à la fois à notre docilité et à notre susceptibilité. Il exerçait autour de lui une fascination véritable, à laquelle les ennemis les plus irréductibles de l'Empire ne réussirent pas à se soustraire. Les farouches tribuns qui avaient juré la perte du gouvernement impérial, et qui Tont obtenue des circonstances et de ses fautes encore plus que de leurs attaques, osaient manquer de respect à l'Empereur; aucun d'eux n'osa toucher à Momy.
Du haut de son fauteuil, ce président incomparable semblait planer, avec une nonchalance ennuyée et élégante, sur les débats de la Chambre. Et pourtant, par un mot inattendu tombant toujours à propos, il savait ramener les discussions dans la ligne droite et utile, couper les tirades dangereuses, escamoter les paroles irréparables et jeter sur les passions déchatnées la petite goutte d'eau froide qui détruit l'ébullition.
Son influence fut prépondérante. Fut-elle salutaire ? Je n'ose pas en décider; mais je crois qu'il manqua au duc, pour être un tout à fait grand homme, un peu de scrupule dans le choix des moyens et un peu de dédain de Ses intérêts personnels. Dans tous les cas, il eut cet honneur, que l'opinion publique, en le voyant disparaître, crut que l'Empire perdait en lui l'inspirateur de ses belles années. Et aujourd'hui encore on fait à sa mémoire un crédit peut-être exagéré, en pensant que s'il avait vécu quelques années de plus, il n'eût pas laissé l'Empire s'engager dans une aventure libérale où il devait perdre son prestige, puis dans une aventure militaire destinée à lui rendre ce prestige ruiné et dans laquelle il perdit l'existence, en compromettant pour de longues années nos destinées. Je ne saurais discuter
cette hypothèse qui ne repose sur rien. Peut-être cependant est-il permis de soutenir que Morny n'eût pas compris le couronnement de l'édifice comme le comprit Napoléon III, encore bien qu'en favorisant, pour des causes étrangères à notre gloire , l'expédition du Mexique, il ait été pour quelque chose dans cette conception malheureuse qui a consisté à restaurer la tribune, parce qu'on n'avait pas pu restaurer un trône au delà des mers, Peut-être encore est-il permis de croire qu'avec son bon sens rebelle aux emballements, Morny eût défendu l'Empereur contre l'incompréhensible frénésie guerrièrequis'alluma en France, lorsqu'on y apprit que Prini offrait l'Espagne à un Hohenzoilem. Il eût peut-être trouvé la phrase que personne ne prononça et qui eût détourné l'orage, en prédisant que les Espagnols sauraient bien, dans leur orgueil national, se débarrasser d'un prince allemand, comme ils devaient plus tard se débarrasser d'un prince italien.
Quoi qu'il en soit, derrière son cercueil il y avait une réelle consternation. On n'était pas encore arrivé, à ce moment-là, à faire maudire le coup d'État par la France qui l'avait acclamé; néanmoins, tous ces généraux, tous ces fonctionnaires, qui avaient collaboré au coup d'État et qui en avaient tiré leur fortune, ne voyaient point partir sans un serrement de cœur l'homme qui avait été la cheville ouvrière de ce coup d'État, et qui en portait le souvenir avec orgueil et désinvolture.
Comme de juste, dans cette assistance abondaient les anecdotes que racontaient sur les événements ceux mêmes qui en avaient été les acteurs. En voici une qui m'est restée dans la mémoire.
Pour bien juger le coup d'État, il faut se souvenir qu'il était réclamé non seulement par ceux qu'on appelle les n gens d'ordre u et qui ont été et sont toujours la majorité, mais encore que sa nécessité a été admise par
la plupart de ceux-là mêmes qui devaient en être les victimes.
Or, par une belle soirée du printemps de 1851 , trois hommes causaient de l'obligation où se trouvait le Prince d*en appeler à la force. Ces trois hommes se nommaient, M. Thiers, le général Changarnier et le comte de Momy. C'était chez ce dernier qu'avait lieu l'entrevue. Tous trois étant d'accord pour penser qu'un coup d'État était indispensable, on en discuta le mode opératoire et on mit sur le tapis les noms des personnes à faire arrêter. L'arrestation du colonel Charras rallia tous les suffrages. Le général Changarnier proposa celle du général Cavaignac, pour lequel il ne se sentait aucune sympathie. — « Cette arrestation ne serait pas politique, dit M. Thiers; le général Cavaignac, en noyant dans le sang l'émeute de juin, en 1848, a rendu au pays un service qu'aucun homme d'ordre n'a le droit d'oublier. En revanche , on ne peut se dispenser d'arrêter préventivement le général de Lamoricière, bien plus actif, bien plus remuant que le général Cavaignac, et bien plus capable d'offrir à la résistance un chef et un centre d'action. »
M. Thiers ne pardonnait pas au général de Lamoricière quelques plaisanteries et quelques manques de respect. Ce général était rebelle à l'éloquence de M. Thiers, et affectait de se tenir en dehors de ses séductions. Le comte de Morny ne discuta point ces deux noms, et de sa voix lente et douce il se contenta de faire une théorie générale sur l'arrestation en matière politique.
— Pendant les temps de trouble, dit-il, arrêter un homme de parti, c'est non seulement protéger sa personne, mais c'est encore lui rendre un très grand service, en mettant sa responsabilité à couvert vis-à-vis des siens, et en le préservant d'eux et de lui-même.
Quelques mois plus tard, dans la nuit du i*' au 2 dé-