LE MARÉCHAL PÉLISSIER
cembre 185 1, le comte de Morny prouvait à ses deux interlocuteurs qu'il avait fait son profit de leurs conseils, en arrêtant ceux qu'ils lui avaient désignés et en les arrêtant eux-mêmes.
En recevant, comme le couronnement de sa glorieuse carrière, le gouvernement général de l'Algérie, le maréchal Pélisaier avait réalisé le rêve de sa vie, un rêve caressé pendant trente ans, depuis le jour où, capitaine, il avait mis le pied sur la terre d'Afrique avec la première colonne française qui l'aborda. A cette époque, du reste, le gouvernement de l'Algérie était, parmi tes hautes fonctions dont disposait l'Empire, la plus ambitionnée. Le Gouverneur général faisait figure de souverain ; palais somptueux, traitement énorme, courtisans respectueux, armée magni- 6que et docile, il avait tout ce qui peut enivrer un mortel ; et, ce qui valait mieux encore, ce qui séduisait surtout les âmes un peu hautes, il possédait une quasiindépendance, une initiative presque sans contrôle, la possibilité d'appliquer des idées fécondes, le pouvoir de (aire le bien.
Hélas! le maréchal Pélissier, quand il marcha dans son rêve étoile, n'en pouvait presque plus savourer la réalisation. Le vigoureux capitaine qui quittait naguère la province d'Oran pour aller prendre Sébastopol, avait beaucoup vieilli. Marié très tardivement ;\ une jeune et charmante Espagnole, Mlle de la Peiia, il en avait eu une RUe, délicieuse enfant, dont il avait fait son tyran, celui de toute sa maison et de tout son élatmajor. Mais il avait poursuivi avec trop d'ardeur et de persévérance l'espoir de laisser derrière lui un héritier mâle à qui il pût léguer son titre et sa fortune.
Alourdi, empâté, somnolent, il s'en remettait au prestige de sa gloire et au souvenir de ses actes passés d'implacable rigueur, pour maintenir l'Algérie dans le aime et la soumission. Il n'avait jamais aimé beau-
coup le travail et ne l'aimait plus. Les occupations sérieuses le fatiguaient, il les écartait, cueillait les roses du pouvoir et en dédaignait les épines. Mais très jaloux de ses prérogatives , quoique ne les exerçant pas, il n'en déléguait aucune, et ses subordonnés, pour échapper aux éclats de ses terribles colères, se gardaient bien d'imprimer aux choses de la colonie une impulsion qu'il était incapable de leur donner; de sorte que tout allait à vau-l'eau, au petit bonheur, chacun restant cantonné dans ses fonctions, sans se soucier de l'harmonie de l'ensemble et des règles de l'alignement général. Tant et si bien qu'un beau matin de mars 1864, on se réveilla avec une insurrection sur les bras : le Sud était soulevé.
En Algérie, les révoltes du Sud ont toujours eu une gravité particulière. C'est du Sud que sont parties toutes les grandes invasions qui ont conquis le littoral méditerranéen. C'est du Sud que les Arabes, toujours frémissant sous notre joug, attendent la délivrance. Leurs légendes la leur annoncent, et quand l'Arabe entend gronder l'insurrection dans les profondeurs embrasées du Sahara, il dresse la tête et se demande si ce n'est pas le Moul-Saâ, le maître de l'heure, le libérateur annoncé qui vient.
Quelles étaient les causes de ce nouveau soulèvement? Exactement les mêmes que celles des révoltes antérieures : les intrigues de quelques fanatiques exploitant le sentiment religieux des populations et leur haine contre le Chrétien envahisseur, le mécontentement des grandes familles aristocratiques, privées par nos préjugés démocratiques de l'influence séculaire qu'elles avaient exercée, remplacées par des hommes de peu, sur la fidélité desquels nous avons toujours niaisement compté, et dégoûtées de notre domination, parce que nous les avions systématiquement évincées.
Mes lecteurs n'ont sans doute pas oublié Si-Hamza,
LE COLONEL BKAUPRÉTRE. 29
le grand cbef religieux , politique et militaire des Ouled- Stdî-Oieikh, qui avait combattu avec nous lors de la prise d'Ouar^la et en avait chassé le faux chérif, Mohammed-Ben-Abdallah , l'instigateur des troubles de 1851, terminés par la conquête de Laj^houat dont je fus le premier commandant supérieur. En récompense de ce beau fait d'armes, Si-Hamza reçut le commandement de tout le Sud algérien avec le titre de khaliffa. Satisfait d'une situation qui lui rapportait de très gros profits, il se montra zélé et fidèle. U mourut en 1S61 et fut remplacé par son fils, Sîdi-Abou-Beker, qui, lui, ne reçut que le litre de bach-agha. Néanmoins, il nous servit avec la même fidélité que son père; mais il mourut en 1862, au bout d'un an, et il eut pour successeur son jeune frère, Si-Sliman, lequel, sans expérience et sans prestige, se laissa dominer par ses deux oncles, les frères du grand Si-Hamza, qui s'appelaient Si-Salâ et Si-Zoubir, deux fanatiques irréductibles qui l'entratuèrent dans la révolte et avec lui toute la confédération des Ouled-Sidi-Cheikh.
Le maréchal Pêlissier ne prit pas d'abord au tragique cette insurrection , et se borna à prescrire quelques mesures qui, par leur insuffisance, avivèrent l'incendie au lieu de l'éteindre. L'une d'elles fut une expédition imprudente du colonel Beaupr^tre, commandant le cercle de Tiaret, qui se porta rapidement sur Gérvville à la tête d'une centaine de fusils, les seuls dont il pût disposer. J'ai déjà évoqué dans un volume précédent cette figure originale de soldat africain. C'était un enfant de l'Auvergne, qui avait végété longtemps dans les grades infimes et qui, un beau jour, révêla des qualités extraordinaires d'énei^ie et d'intelligence, et parvint rapidement du grade de sous-officier à celui de colonel. On l'avait envoyé commander, comme adjudant sous-officier de zouaves, le petit poste de Dra-el- Mizan, perdu au fond de la Kabylie. Là, à force d'au-
dace, de sens politique et d'esprit de justice, il devint plus qu'un roi, presque un dieu pour toutes les populations qui dépendaient de lui. Il inspirait une telle terreur et un tel respect que, pour faire taire leurs enfants, les femmes kabyles n'avaient qu'à dire : c Prends garde, je vais chercher Beauprêtre. » Et devant ce nom redouté, le moricaud devenait aussi soumis que l'était son père. Lorsque la Kabylie se souleva, le territoire que commandait Beauprêtre resta un tlot pacifié. Beauprêtre était devenu, d'ailleurs, un vrai Kabyle ; il parlait la langue et portait le costume du pays. Il se brûla vis-à-vis de ses administrés dans d'assez piquantes circonstances.
On sait que, pour éviter des éclaboussures que leur religion transforme en souillures, les musulmans s'accroupissent lorsqu'ils veulent satisfaire certain petit besoin. Un jour, Beauprêtre s'oublia jusqu'à rester debout. Il perdit du coup toute son influence et réclama lui-même son changement. Il est inutile d'ajouter que cette négligence ne nuisit pas à son avancement.
Beauprêtre avait appris à ne douter de rien, et comme le maréchal Pélissier, il croyait au prestige irrésistible de son nom. Il partit avec ses cent fantassins et fut assailli, avant d'arriver à Géry ville, par une véritable armée de révoltés. L'héroïque petite troupe brûla jusqu'à sa dernière cartouche et fut détruite jusqu'au dernier homme. Si-Sliman et un grand nombre de ses partisans trouvèrent la mort dans cette lutte inégale ; mais leur mort ne compensait pas celle de Beauprêtre, tué un des premiers, et celle de ses braves et malheureux compagnons.
Cette affaire, exploitée comme un succès remporté sur les chrétiens, retentit dans toute l'Algérie et fut encore aggravée par la mésaventure d'un escadron de spahis envoyé à Taguine, attaqué et obligé de battre rapidement en retraite, en laissant sur le terrain de