L'INSURRECTION DU SUD
nombreux morts, parmi lesquels un jeune et intéressant officier indigène nommé Ahmeci-Ben-Rouilah, qui appartenait à une des bonnes familles du pays, parlait parfaitement le français et réalisait le type de l'officier indigène, malheureusement trop rare dans nos rangs.
Le général Yusuf, qui commandait la province d'Alger, et le général Deligny, qui commandait la province d'Oran, se hâtèrent de former des colonnes expéditionnaires et de se porter à leur tête sur les parties des territoires menacées.
Ce fut à ce moment-là, le Z2 mai, que le maréchal Pélissier fut enlevé en quelques jours par une fluxion de poitrine, que ses médecins avaient jugée d'abord bénigne. Sa mort compliqua la situation, car le sousgouverneur de l'Algérie, le général de Martimprey, qui prit immédiatement le commandement, n'avait pas le même prestige et n'exerçait pas la même autorité sur ses égaux d'hier, devenus ses subordonnés. Après quelques moments d'accalmie apparente, l'insurrection grandit et s'étendit dans la province d'Alger, jusqu'aux tribus dépendant de Médéah, oii le général Ducrot venait de remplacer le général Doens, et dans la province d'Oran, jusqu'aux environs de Mostaganem, atteignant des tribus qui jusqu'alors étaient réputées comme de fidèles alliées. Elle fut une des plus sérieuses parmi toutes celles qui ont traversé l'.'Mgérie. Elle fut néanmoins une des moins remarquées par le public français, pour lequel, depuis la conquête de la Grande Kabylie, en 1857, l'Algérie était officiellement pacifiée, et qui ne prêtait qu'une oreille distraite aux bruits des faits de guerre et à la nomenclature des pertes pourtant sensibles que subit alors l'armée française.
Du mois de mars au mois de décembre 1864, ce fut une série de marches, de contre-marches, d'embuscades, d'engagements et de combats dont je ne fatiguerai pas le lecteur. Je parlerai d'un seul de ces inci-
dents militaires pourtant) parce qu'il démontre qu'à la guerre la moindre négligence, le moindre oubli des règles de la prudence sont immédiatement châtiés.
Le 26 avril 1864, la colonne du général Martineau exécutait dans le sud de la province d'Oran une marche forcée qui semblait devoir rester sans résultat. La chaleur était accablante. L'infanterie était exténuée, et l'ennemi, qu'on poursuivait depuis le matin, n'était signalé dans aucune direction. Le général crut pouvoir envoyer en avant sa cavalerie, afin de chercher de l'eau qu'elle devait rapporter dans ses bidons à l'infanterie, à demi morte de soif. La cavalerie revenait, embarrassée par les récipients pleins d'eau qu'elle rapportait, et marchait sans se faire éclairer^ lorsqu'elle fut soudainement chargée par les Arabes, sortis d'un pli de terrain. Il y eut dans nos rangs un désarroi dont lennemi profita pour infliger aux nôtres des pertes sensibles et qui se seraient transformées en désastre, si les fantassins, rassemblant leurs forces et lancés au pas de course, ne s'étaient pas précipités au secours des cavaliers. Leur arrivée mit fin à cette lutte, qui est connue sous le nom de combat d'Aïn-el-Katha. Ces cavaliers bousculés — ceci soit dit pour excuser leur inexpérience — appartenaient à des escadrons de chasseurs de France, débarqués tout nouvellement en Algérie.
Ce fut encore à ce moment que j'appris la mort de deux grands chefs indigènes qui avaient été mes amis et dont j'ai déjà parlé : l'un était Si-Chériff-Bel-Arch, ancien lieutenant d'Abd-el-Kader, bach-agha des Ouled-Nayl, qui, malgré son titre de marabout et son exaltation religieuse, nous fut fidèle jusqu'à la mort, puisqu'il périt en cherchant à s'opposer à la défection des siens. L'autre s'appelait Boudissah. Ancien compagnon, lui aussi, d'Abd-el-Kader, issu d'une des plus grandes familles du Sud, il s'était rallié à nous, à la chute de l'Emir, et le général Yusuf avait fini par me