‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 15 sur 285 · LE MARÉCHAL DE MAC MAHON · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL DE MAC MAHON

le donner jadis, pour commander ies cavaliers arabes auxiliaires de L^houat (le Mas^hzen). Très courageux, 1res orgueilleux, inquiet, jaloux des faveurs que nous prodiguions à ses inférieurs, il avait donné des signes d'indocilité qui avaient amené son internement à Laghouat. Il s'en échappa, se déclara tout à fait et devint l'un de nos plus redoutables adversaires. 11 fut tué sous Lagliouat. Chevalier de la Légion d'honneur, il avait attaché à la queue de son cheval la croix qu'il portait naguère avec orgueil. Pour apprécier sainement l'attitude de ces chefs qu'on était tenté de qualifier de trahison, il faut se souvenir qu'alors ils comprenaient très peu les bienfaits de la civilisation que nous leur apportions, et qu'en somme ils défendaient l'indépendance de leur pays.

Ce fut le maréchal de Mac Mahon qui succéda au maréchal Pélissier. comme gouverneur général de l'Algérie, trente-quatre ans après avoir, comme lui, débarqué sous les murs d'Alger. II prit possession de son commandement au mois de septembre, se rendit de sa personne sur le théâtre des opérations, les relia ensemble et écrasa définitivement l'insurrection en deux mois, justifiant ainsi la haute récompense accordée à ses magnifiques services, la confiance de l'Empereur et celle de l'armée.

En lui remettant le commandement, le général de Martimprey, qui avait fait l'intérim, demanda à quitter l'Afrique, non par susceptibilité, certes, ni par dépit de redevenir le second, après avoir été le premier, mais parce qu'il ne voulait pas se condamner au poste de sous-gouverneur perpétuel. 11 était, en outre, surmené, exténué par les excès de travail, et s'il n'eût pas voulu se donner l'air d'un mécontent, si surtout sa grande perspicacité ne lui eût pas fait prévoir et prédire, sis années d'avance, une crise dans laquelle il pensait qu'on aurait besoin de ses services, il eût pris sa retraite

définitive et eût quitté, la mort dans l'âme, une carri^e qu'il adorait. Il rentra en France, alla commander à Metz, où une cruelle maladie vint bientôt le frapper. Il est mort, il y a douze ans, à l'Hôtel des Invalides, dont il a été le dernier gouverneur. C'est l'âme la plus haute et le cœur le plus excellent que j'aie connus.

Le maréchal de Mac Mahon prit pour sous-gouverneur et chef d'état-major général le général Desvaux, que mes lecteurs connaissent depuis longtemps. Nul plus que lui n'était en état de remplir magistralement des fonctions qu'il devait pourtant bientôt quitter dans les circonstances que je raconterai. C'était l'étude et la compétence faites homme : finances, eaux et forêts, ponts et chaussées, douanes, mines, il possédait tout cela sur le bout du doigt, de façon à en remontrer à tous ses chefs de service, et le Maréchal avait en lui un collaborateur dévoué et encyclopédique. Il fut remplacé à Constantine par le général Périgot, vieil Africain de la bonne école, qui devint plus tard le beau-frère du général Ducrot.

Le maréchal de Mac Mahon tenait à remplacer le général Yusuf qui commandait la division d'Alger. Les deux hommes se connaissaient depuis fort longtemps. Depuis les commencements de la conquête, ils avaient combattu côte à côte dans de très nombreuses expéditions. En 1836, au premier siège de Constantine, le capitaine de Mac Mahon était attaché à l'état-major du maréchal Clauzel, en même temps que le colonel Yusuf était nommé bey de Constantine. Vingt ans plus tard, en 1856, chacun d'eux, à la tête d'une division, avait coopéré à la conquête du massif du Djurjura. Et pourtant, ce parallélisme de leur carrière n'en avût jamais fait des frères d'armes, et le Maréchal avait contre le général des préventions que je ne me suis jamais exphquées. Mais, comme il était foncièrement juste, il ne voulait pas que le départ du général Yusuf

PAUVRE VUSUF!

ressemblât à une disgrâce. Il fit valoir cette considéralion, qu'à un système nouveau, il fallait des hommes nouveaux; qu'en cas de guerre, la place du général Yusuf était à la tête de toute la cavalerie légère, en avant de toute l'armée française, et demanda pour lui un commandement en France. Mais le pauvre Yusuf ne l'entendait pas de cette oreille-là; il tenait passionnément à l'Afrique, qu'il considérait comme sa vraie patrie, et l'idée seule de quitter sa délicieuse habitation de Mustapha le plongeait dans le désespoir. Il avait pour lui le ministre de la guerre, le maréchal Randon, qui l'avait vu à l'œuvre, et l'Empereur lui-même, c'est-à-dire le général Fleury, mon prédécesseur dans les fonctions de secrétaire du colonel Yusuf, et qui avait conservé à son ancien chef toute son amitié et toute sa reconnaissance.

Ces protections durent s'effacer devant la volonté du maréchal de Mac Mahon et devant la nécessité de lui laisser le choix de ses collaborateurs. Le général Yusuf, qui était venu plaider inutilement sa cause luimême, à Paris, obtint pour toute faveur le droit de choisir son commandement. Il demanda et obtint de suite la division de Montpellier qui était vacante; le climat de cette ville, rappelant de loin celui de l'Afrique, convenait à sa santé et à celle de Mme Yusuf. Par une bizarrerie de la destinée, il devenait ainsi le subordonné d'un de ses anciens chefs d'escadrons, le général de Montauban, fait comte de Palikao après le succès de l'expédition de Chine, et commandant à Lyon le 4* corps d'armée, dans le ressort duquel se trouvait la division de Montpellier.

Le général Yusuf fut accueilli de manière à le dédommager de son départ de l'Afrique. Mais bientôt il fut envahi par une maladie de langueur et mourut k Cannes, oCi il était venu chercher le repos et la santé. On a dit et on a cru qu'il avait succombé au chagrin causé par son départ de l'Algérie. C'est, du moins, la

version de Mme Yusuf , qui, dans son inconsolable douleur, a toujours rejeté sur le maréchal de Mac Mahon la responsabilité de cette mort. Mais je crois qu'il y a là quelque exagération, et les meilleurs amis du général affirment qu'il était déjà profondément atteint, avant qu'il fût même question de sa rentrée en France.

Ce fut le général de WimpflFen qui remplaça à Alger le général Yusuf, sans parvenir à le faire oublier. Il était à ce moment-là en très grande faveur. En Crimée, à la tète d'une brigade de réserve, il avait été mis à la disposition du général de Mac Mahon, pour appuyer l'assaut de MalakofF. Puis il était passé dans la Garde comme général de brigade, et à la fin de la campagne d'Italie, quoique très jeune divisionnaire, il avait été désigné pour commander le corps de débarquement qui devait opérer contre la Vénétie. Ce n'était pas un oflScier général sans mérite, loin de là; il avait de la valeur et du métier; mais chez lui, le caractère n'était pas à la hauteur de l'intelligence, et il lui manquait certaines habitudes de correction indispensables dans une situation aussi élevée que la sienne. I^ Maréchal l'avait appelé auprès de lui à cause du souvenir de Malakoff , et il dut l'en éloigner plus tard, en l'envoyant commander la province d'Oran. Nous le retrouverons dans la suite à Sedan, où il joua un rôle néfaste, sans que pourtant les malheurs de cette journée lui soient uniquement imputables. Arrivé la veille au milieu de l'armée, il eut la l^èreté de réclamer, en vertu d'une lettre de service, au moment où le maréchal de Mac Mahon fut blessé, un commandement auquel rien ne l'avait préparé, et de contribuer au désastre, en faisant suspendre le mouvement de retraite qui pouvait probablement sauver l'armée. Mais que dire du ministre qui l'avait choisi dans des conditions aussi lamentables ?

D'après un roulement traditionnel et invariable, les brigades de cavalerie de la Garde tenaient garnison

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