‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 162 sur 285 · PREMIER DISCOURS · texte numérisé non relu

PREMIER DISCOURS

r^lements, je m'en étais fait l'observateur fidèle, empêchant l'armée de prendre part à une manifestation politique. Je donnai k la Chambre l'assurance que tant que le règlement ne serait pas réformé, j'en mainl^tiendrais l'observation rigoureuse », et j'ajoutai : a Si aux hommes de guerre vous enlevez la foi dans une autre vie, vous n'avez plus le droit d'exiger d'eux le sacrifice de leur existence, n

Là-dessus, la droite se mit à applaudir avec chaleur, et je passai la main au ministre de l'Intérieur qui, magistralement, enleva un ordre du jour de confiance. J'étais bien loin de dire et de penser que c'était moi qui avais gagné la partie. Je me bornai à croire que je ne l'avais pas fait perdre. Et c'était déjà un succès.

Ce succès, tout relatif, ne me donna pas plus d'aplomb pour affronter les intimidations de la tribune, et, toutes les fois qu'il me fallait y monter, j'étais inquiet, nerveux, dans la crainte de ne pouvoir rester assez maître de moi pour exposer clairement ce que j'avais à dire. Un ministre de la Guerre n'a pas besoin de parler comme un avocat ; il y perdrait plus qu'il y gagnerait. Il faut, au contraire, qu'il soit très bref dans ses explications, mais à la condition qu'il y soit très ' clair et très net, sans quoi il s'expose à voir ses plus sages propositions succomber sous les discours d'habiles contradicteurs. Pour moi, si je n'ai pas eu le mérite de bien parler, j'ai eu celui de ne jamais parler longtemps. Je n'ai pas mis au supplice les sténographes, et si je reproduisais mes discours ministériels, ils n'augmenteraient pas beaucoup le nombre des pages de ce trot- «ièrne volume. Heureusement, les paroles se pèsent plus qu'elles ne se comptent, et avec un peu de chance on peut, à l'aide de quelques phrases, contrebalancer beaucoup de phrases. Cela me remet en mémoire un épisode qui se passa quelques semaines plus tard, et qui trouve sa place naturelle ici.

Le duc d'Audiffret-Pasquier dont j'avais fait la connaissance chez M. BufFet, comme je Tai dit, était un très puissant orateur, qui jouissait, dans PAssemblée nationale ) d'une influence considérable, acquise, pour ainsi dire, du jour au lendemain, par un réquisitoire passionné qu'il prononça contre T Empire, à propos de la guerre. La péroraison de ce discours est restée célèbre. Le duc l'avait empruntée à l'empereur Auguste, en s'écriant comme lui : o Varus, rends-moi mes légions ! » 11 était le président de la Commission dite des Marchés, qui examinait tous les contrats passés pendant la guerre, et cette situation lui permettait d'intervenir à peu près dans toutes les questions militaires. 11 y intervenait avec autant de fougue que d'éloquence, et poussait droit devant lui, sans s'occuper des victimes qu'il laissait sur son chemin. On a raconté, sans que je puisse pourtant l'affirmer, que le plus honnête homm du monde, le général Susane, directeur de rartillerii au ministère de la Guerre, était mort du désespoir qu lui causa un rapport du duc, qui mettait en cause 1 probité du service de l'artillerie, et prétendait que c service avait affirmé l'existence de canons imaginaire Je soupçonne le duc, sans preuves, du reste, d'avo nourri, à cette époque, la pensée de mettre la main SL^ar le ministère de la Guerre, scindé en deux, comme il l'était sous le premier Empire , et de s'en réserv cr toute la partie administrative. Cette combinaison aursif pu présenter de sérieux avantages, et, dans tous les cas, le duc d'Audiffret-Pasquier, habitué aux grandes affaires, administrateur des mines d'Anzin, ayant sur les problèmes administratifs militaires des idées mûries et arrêtées, aurait fait, à la tête de l'administration de la Guerre, une autre figure que les civils qui y sont arrivés par les hasards de la politique.

Il était l'adversaire convaincu du corps de l'Intendance qui, je le reconnais sans peine, tendait depuis

fort longtemps, non seulement à se rendre indépendant du haut commandement, mais à prendre autorité sur

lui, grâce à l'administration etau contrôlequ'il détenait, '

Le duc d' Audiffret-Pasquier avait formé à cet égard un plan de réorganisation complète, et je fus invité à en ,

venir entendre l'exposé, à la Commission des Marchés et à la Commission militaire, dite des Quarante-Cinq, réunies. La discussion dura deux jours, et le duc d'Au- '

difîret-Pasquier y prononça deux discours, aussi longs qu'admirables. Le second jour, et dans le second discours, le duc exposa que les réformes qu'il préconisait n'étaient pas nouvelles, qu'elles avaient été étudiées par le Corps législatif, sous l'Empire, et qu'elles auraient été adoptées par la Chambre, si l'intendant général inspecteur, Darricau, conseiller d'État, grand officier de la Légion d'honneur, commissaire du Gouvernement, n'avait pas, dans un magnifique discours, réclamé le siatu çuo et, en quelque sorte, contraint le vole des députés par les séductions de son langage. Et le duc d'Audiffret-Pasquier termina par ces paroles : a Messieurs, méfiez-vous donc des beaux discours. n Ilfuttrès applaudi. Et les commissaires, tout prêts à prendre l'initiative des réformes réclamées par leur président, m'invitèrent à répondre tout de suite.

Ma position était des plus délicates. Je partageais beaucoup des idées exprimées par le duc d'Audiffret- Pasquier. La plupart de ses critiques contre l'Intendance me semblaient justes. Je pensais, comme lui, que de grandes réformes s'imposaient dans notre organisation administrative. Mais je ne croyais pas non plus que l'on dût voter ces réformes par acclamation, et sans les avoir fait précéder d'une étude approfondie, confiée à des gens compétents. Je m'en tirai par ce petit discours :

« Messieurs , je m'associe aux applaudissements

tiagistral exposé que nous venons J

d'entendre, mais j'en retiens la fin, la conclusion; et demande à votre président la permission de vous dii comme lui : • Méfiez-vous des beaux discours! Comme le duc d'Audiffret-Pasquier, j'estime que des réformes protondes sont indispensables; mais j'estime aussi qu'elles ne peuvent pas être le résultat d'un élan irréfléchi, et je vous propose de les faire étudier immédiatement, par une commission dont j'offre la présidence à M. le duc d'Audiffret-Pasquier, et dans laquelle treront, pour parts égales, l'élément législatif et l'i ment militaire. •

Cette proposition lut adoptée. La commission fut nommée, et elle fonctionnait encore lorsque je dus quitter le ministère. Son travail servit de base au régime sous lequel vit aujourd'hui l'administration de l'armée.

Je devrais peut-être exposer dès à présent les principales réformes militaires qui furent accomplies pendant que j'étais à la tête de l'armée; mais l'étude, la discussion et le vole de ces réformes s'étendirent sur toute l'année que je passai au pouvoir, et cette année fut traversée par des événements politiques ou parlementaires dont le récit viendrait, à tout bout de champ, suspendre et entraver les explications que je crois devoir fournir. Ainsi, pendant que je m'occupais de la réorganisation de l'armée, j'eus à régler tous les détails du procès Bazaine, depuis le choix des juges jusqu'àlanotilicationà l'accusé de la commutation de sa peine, décidée parle Maréchal. Et, pendant que le procès Bazaine se déroulait devant le conseil de guerre de Trianon, je fus mêlé d'une façon indirecte, mais positive, aux tentatives de restauration monarchique qui échouèrent, avant même que le procès Bazaine fût terminé. Je serais donc forcé de mélanger, pour le lecteur, si je voulais respecter les dates, tous ces sujets d'un ordre si différent. Ce serait au-dessus de mes forces. Ce serait aussi fatiguer l'attention du public. Je croîs

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