‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 164 sur 285 · LE PRINCE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LE PRINCE NAPOLÉON

tant à la G>nciergerie, et en signant contre lui un arrêté d'expulsion, tout aussi illégal que l'arrêté de radiation. Le Prince réclamait donc contre cette radiation et faisait valoir cette contradiction flagrante : on rétablissait les princes d'Orléans sur les contrôles de Tarmée, sans même tenir compte, pour leur assigner un rang d'ancienneté, du temps pendant lequel ils n'avaient pas servi, tandis que, lui, on le rayait de ces mêmes contrôles. Je répondis à M. Pinard qu'il avait mille fois raison, que la mesure dont il se plaignait était illégale, mais que je n'y pouvais rien. Je n'aurais pas rayé le Prince. Je le trouvais rayé; je ne pouvais pas le rétablir. Il n'avait qu'une marche à suivre : recourir au conseil d'État. Le Prince finit par comprendre, s'adressa au conseil d'État et fut débouté. Pendant des mois, la presse bonapartiste fulmina contre moi, contre moi que les monarchistes de l'Assemblée accusaient d'être bonapartiste. Un journaliste, nommé Jules Richard, entre autres, s'obstinait à ne pas me lâcher. Je lui prouvai qu'il ne savait pas ce qu'il disait; il continua. Que faire? Laisser dire. Je laissai dire. Le Prince faisait tout pour conquérir l'impopularité. Il l'aimait, et ses justes plaintes ne trouvaient pas d'écho dans l'opinion, un peu portée à croire que ses services militaires sous l'Empire n'imposaient pas sa réintégration.

Quoique j'aie prévenu qu'on trouvera seulement plus loin le détail des réformes militaires, il me semble utile d'indiquer dès à présent deux mutations que je fus forcé d'accomplir, dans le haut personnel du ministère, d'accord avec le Maréchal, qui, cependant, aurait voulu conserver tous les chefs de service. Ceux dont je me séparai méritaient toute estime, mais ne me paraissaient plus à la hauteur des événements.

Le premier était le directeur de l'artillerie qui avait remplacé le pauvre général Susane, le colonel Vasse Saint-Ouen, remarquable officier d'artillerie que j'avais

connu au Mexique, et qui jouissait dans son arme d'une grande considération. Je le trouvais, non pas trop méthodique, mais trop timoré. Nous avions à refaire toute notre artillerie. Une des causes les moins contestées de nos récents désastres ayant été Tinfériorité de notre matériel de bronze sur le matériel d'acier de l'Allemagne, il s'agissait de doter l'armée de canons en acier, se chargeant par la culasse, et la réfection d'un maté — , riel d'artillerie est une affaire aussi délicate que consi^*^ dérable. A Calais, fonctionnait une commission prési.,^^ dée par le colonel de Montluisant, et dont faisait partà^ le commandant de Lahitolle, qui m'intéressait beai^. coup, à cause d'une aventure dramatique dont il avait été le héros pendant la guerre.

Le soir de Frœschwiller, Lahitolle, la jambe brisée par une balle, était couché à l'ambulance, à côté d'un de ses amis, nommé Bonnet, qui avait reçu une balle dans les reins et qui mourut, en lui confiant la lettre d'adieu qu'il adressait à sa femme. Il se lève, monte i cheval, et prend la route de Haguenau, sur laquelle il rencontre son ordonnance et une batterie d^artillerie, battant en retraite. Il abandonne son cheval et se fait asseoir sur un caisson dont les trépidations lui causent des douleurs intolérables. Il aperçoit, dans la plaine, un cheval allemand abandonné et offre un louis à un cuirassier, blessé à la tête, pour s'en emparer. Le cuirassier amène le cheval sur lequel on hisse Lahitolle. Aussitôt, l'animal s'emballe et l'emporte, accroché à sa crinière. On le rattrape, on couche Lahitolle sur de la paille dans une charrette, et l'on arrive à Haguenau. A la porte de la ville, une dame, accompagnée de ses trois filles, l'aperçoit mourant et lui dit : « Je sub la veuve d'un officier français tué en Crimée. Venez chez moi, et je vous soignerai en mémoire de lui. > Lahitolle accepta. 11 resta sept mois dans cette demeure hospitalière, où sa femme vint le rejoindre, et

Page 1