‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 175 sur 285 · CONSPIRATIONS DE SALON · texte numérisé non relu

CONSPIRATIONS DE SALON

l^blc, le signe sensible de la patrie. Eh bien, pour tout •le monde, ou à peu près, le drapeau rouge représente les destructions révolutionnaires; c'est le signe saniflant de la démagogie. Le drapeau blanc représente jl'ancien régime, les abus, les privilèges contre lesquels a. été faite la Révolution. Le drapeau tricolore est le <4rapeau de la France moderne, l'emblème des conquêtes légitimes de la Révolution et des gloires impé- ■xissablesqui ont suivi ces conquêtes. Il éveille d'autres P0ouvenirs , dites-vous , des souvenirs d'émeute ! Le ,peuple les a oubliés. Et comment ne les oublierait-il .pas, lorsqu'il a vu le drapeau tricolore abriter les vainqueurs de la Commune?

Le duc de Broglie pensait exactement comme moi. Je l'avais maintes fois entendu exposer la nécessité de garder le drapeau tricolore. Mais il fallait ménager ces terribles chevau-légers qui n'admettaient, sur la ques- ,tion du drapeau, aucune concession dont le comte de Chambord ne prendrait pas lui-même l'initiative. Puis, M. Ernoul, qui avait volontairement provoqué cette ■discussion, n'entendait pas la laisser finir ainsi, et, ■ avec une grande éloquence, il entreprit de démontrer ,'que je me méprenais sur le sentiment des masses et 'que je me faisais l'interprète de quelques politiciens ^qui s'inclineraient, comme les autres, devant le fait ? accompli.

I' Ma parole, que je ne savais pas dominer, alla plus (loin que ma pensée, et j'eus le tort de répondre : ,( — Ne croyez pas cela. Les masses ne comprennent l'rien à vos petites conspirations de salon ; elles ne veulent itii de l'ancien régime, ni du drapeau qui le représente. En voyant la discussion cesser brusquement et la séance levée, sous une impression de malaise général, ' je compris que j'avais été trop loin. Je sortis tout seul, ■et je vis le duc de Broglie, le garde des Sceaux et lA. de la Bouillerie monter l'escalier qui conduisait aux

|j>l . de la Bouillerie 1

appartements privés du Maréchal. • Ces ^na-là s'en vont, me ciis-je, solliciter le plaisir de ne plus Atre mes collègues. ■ Dans la journée, le Maréchal m'envoya chercher par le commandant de Vaulgrenant, à l'hôtel du ministère de la Guerre, qui était à deu^t pas du sien, et me dit, pour entamer la ronversation :

— Est-ce que vous ne m'avez pas parlé d'un projet de reconstitution du Conseil supérieur de la guerre? Où en êtes-vous de ce travail-là?

— Oh! Monsieur le Maréchal, je crois bien qu'il ne s'agit pas de cela, aujourd'hui. D'abord, je n'ai pas de dossier pour vous répondre. Ensuite, j'im^ne que c'est ma démission que vous voulez me demander.

— Non. Ils me l'ont réclamée. Ils voulaient avoir Ducrot à votre place. Ils ne vous trouvent pas asseï sûr. Je leur ai dit que je répondais de vous comme de moi. Mais, sapristi! vous n'êtes pas avocat, vous!

— Je n'ai jamais eu cette prétention. Seulement, dans ce que j'ai dit ce matin, y a-t-il quelque chose qui vous ait déplu?

— Non pas. Pourtant, il aurait mieux valu pari< avec plus de modération. Voug leur ave» dit choses... a Conspirations de salon... a Que diablel jie dit pas ça!

— C'est parfaitement vrai, monsieur le Maréchal! J'ai eu tort; mais j'étais pris au dépourvu, et je n'a pas eu le temps de me préparer. Voyons! On me demande à brûle-pourpoint ce que pense l'armée d'une restauration et du drapeau blanc. Moi, je dis ce que je crois la vérité. Valait il mieux la déguiser, cette vérité, entretenir des illusions, préparer des surprises? Je ne suis pas avocat. Vous l'avez dit. Je ne sais pas édutcorer mon langage; mais si je ne vous ai pas choqué personnellement, je suis tout consolé de m'être primé sans ménagement.

— Allons! c'est bon! Mais tâchez d'être

Page 1