‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 176 sur 285 · DRAPEAUX COMBINÉS · texte numérisé non relu

DRAPEAUX COMBINÉS

dent, à l'avenir. 11 faut savoir respecter les convictions, ménager tes susceptibilités.

■ J'en fus quitte pour cette mercuriale assez douce. Mais, par mes imprudentes paroles, je m'étais attiré l'hostilité implacable d'une portion de l'Assemblée, quî ne devait plus me pardonner et à laquelle j'aurais pu, en plusieurs occaaions, répondre par des ripostes qui m'eussent infligé les marquesd'approbation de la gauche, Bans mon insurmontable répugnance à escalader la tribune. Aujourd'hui, jugeant froidement les choses, je m'applaudis d'avoir pris cette altitude, et d'avoir été le premier qui ait osé parler avec cette franchise. Je suis convaincu qu'en provoquant mes explications, M. Ernoul voulait amener le ministre de la Guerre à prendre certains engagements, qui eussent été exploités en faveur du drapeau blanc.

Dans son émouvant récit de la campagne monarchique qui a été abandonnée à cause du drapeau, M. Chesnelong parle très véridiquement, je crois, des dispositions réelles de l'armée. Les troupes auraient * subi », comme je l'ai dit, le drapeau blanc. Mais nu! ne pouvait affirmer que, tôt ou tard, elles ne se seraient pas laissé reprendre par le drapeau tricolore, aux mains des ennemis de la monarchie. Pour moi, j'étais décidé à suivre le Maréchal partout. Mais j'étais également convaincu que le drapeau blanc ferait tout échouer. C'était la pierre d'achoppement, On a tout fait pour la tourner; on n'a pas réussi. On a parlé de faire coexis- ' ter les deux drapeaux, comme dans certaines nations étrangères, la Russie par exemple. C'était la plus dangereuse de toutes les combinaisons. C'était séparer la France en deux camps, perpétuellement prêts à en venir aux mains. On a parlé de coller les deux drapeaux, pour en faire un étendard qui aurait été tout blanc d'un côté et tricolore de l'autre; c'était enfantin, ' aussi enfantin que de supprimer le rouge, pour n'ad-

mettre que le blanc et le bleu. On répondait que le blanc avait été couleur nationale, avant les trois autres, et avant la Révolution. C'était donc bien la preuve qu'il s'agissait de revenir à un temps antérieur à la Révolution. La question était simple et ne pouvait être résolue que simplement : un seul Roi, une seule nation, une seule armée et un seul drapeau, le drapeau tricolore sur lequel on aurait pu semer toutes les fleurs de lis et tous les écussons qu'on aurait voulu, mais le drapeau tricolore.

J'avoue que je n'ai jamais bien compris l'entêtemenl du comte de Chambord et son obstination à conserver le drapeau blanc. Le Maréchal était convaincu que le Prince céda à une considération patriotique, et à ta crainte d'attirer sur son pays l'animosilé, et même les armes de l'AUcmagne. Il ajoutait que le comte de Chambord, ne voulant pas paraître déserter son principe, en abdiquant, avait voulu rendre son retour impossible, en maintenant toutes ses prétentions. On adit aussi que l'honneur lui défendait de répudier le drapeau de son aïeul Henri IV. S'imagine-l-on, par hasard, que si Henri IV pour rentrer dans Paris avait dû sacrifier son drapeau, il eût hésité? Il a fait bien d'autres sacri6ces! Il a sacrifié sa religion. Il a sacrifié des partisans qui avaient versé leur sang pour lui. Il a sacrifié trois cents millionsdu temps, pouracheter des conversions. Et puis, si le comte de Chambord avait son honneur, la France avait aussi le sien. Et l'honneur de tous peut bien entrer en parallèle avec l'honneur d'un seul, si grand qu'il soit. On ne me retirera pas de l'idée que le comte de Chambord tenait médiocrement au trône, parce que la France ne lui rappelait que des souvenirs peu séduisants ; parce que les affections qui veillaient autour de lui tremblaient de le voir entrer dans cette fournaise, affronter les colères, les bombes, les coups de couteau, les injures sauvages, sans autre perspective, pour son abn^jation

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surhumaine, que d'assurer, au prix de mille périls et de mille déboires, la paisible possession du trône au petitfils de celui qui lui avait pris sa couronne.

C'était une grande âme, c'était un cœur noble. C'était tout ce que vous voudrez; mais c'était un homme. Ce n'était pas un archange. Et l'homme devait aboutir à ce raisonnement : a S'ils veulent m'avoir, ils me prendront tel que je suis, ou ils ne m'auront pas. ■ Et ce raisonnement ne manquait ni de grandeur ni de sincérité.

Quoi qu'il en soit, cette question du drapeau étant le point faible, le point douteux, le point obscur, chacun se mit à l'exploiter à sa façon. Le 23 octobre, les journaux publièrent le compte rendu d'une réunion du centre droit, dans laquelle les explications de M. Chesnelong étaient travesties et défigurées. Ce compte rendu avait pour auteur un député, nommé Savary, qui depuis...

... Rome alor5 honorait ses vertu».

Il faisait dire au plénipotentiaire des droites que le comte de Chambord était d'accord avec les personnes les plus libérales et qu'il saluerait avec joie le drapeau tricolore, lorsqu'il le rencontrerait. A quel mobile obéissaient les rédacteurs de ce compte rendu? Voulaient-ils ouvrir ou fermer la voie devant le prétendant? L'ouvrir, en le représentant, en le peignant sous un aspect séduisant d'homme moderne et conciliant, ou la fermer, en le forçant à protester et à tirer de sa gaine le drapeau blanc? Nul ne le saura peut-être jamais. Mais ce que l'on sait, c'est qu'ils obtinrent ce dernier résultat, on le verra plus loin. En attendant, il faut raconter un fait qui ne précéda que de deux ou trois jours le fameux Non possumus du comte de Chambord. Ce fait fut déplorable, en ce sens qu'il nous reportait aux époques

les plus troublées de notre histoire. Mais il fut édîBant

en ce sens qu'il prouvait que je n'avais rien exagéré^;.

en parlant à mes collègues, comme j'avais cru devoir W^ ,

faire.

Le 26 octobre, je fus très surpris de lire dans 1^^, journaux une lettre que je n'avais pas encore reçue ^g qui m'était adressée par le général Carey de BelX^ mare, commandant à Périgueux. Elle était ainsi cc^u.

« Monsieur le Ministre, « Je sers la France depuis trente-trois ans, avi

drapeau tricolore, et le gouvernement de la République depuis la chute de l'Empire. Je ne servirai pas sous k drapeau blanc, et je ne mettrai pas mon épée à la disposition du gouvernement monarchique, restauré en dehors de la libre expression de la volonté nationale.

« Si donc, par impossible, un vote de l'Assemblée actuelle rétablissait la monarchie, j'ail'honneurdevous prier, Monsieur le Ministre, de vouloir bien, dès le moment précis de ce vote, me relever du commandement que vous m'aviez confié.

fl Carev de Bellemare. b

Un militaire sous les drapeaux, de quelque gradequ'3 soit, ne doit rien publier, sans une autorisation formdlB du ministre de la Guerre, et, par conséquent, la lettK du général constituait un acte d'insubordination qualifié. Je me rendis aussitôt chez le Maréchal, que je trouvai déjà au courant de l'incident, et disposé à approuver les mesures que je lui proposais. Elles consistaient à mettre le général de Bellemare en non-activité par retrait d'emploi. Je télégraphiai au général de Lartigue, commandant le 12* corps d'armée, à Limoges, l'ordre d'assurer l'exécution de cette mesure et d'envoyer un colonel ou un lieutenant -colonel prendre te

mmandementdelasubdivision, à Périgueux. 11 choisit colonel Raison, du 14' de ligTie, qui s'acquitta de te mission avec tact et fermeté. En outre, le yoKr- '^;^fi>/ contenait, le lendemain, un ordre à l'armée lé par moi, et une proclamation signée par le Mare-

Ordre a l'armée.

e ministre de la Guerre a reçu de M. le général de lemare, commandant la subdivision de la Dordogne, lettre par laquelle cet officier général se refuse connaître la souveraineté de l'Assemblée natio-

i ministre de la Guerre ne pouvait tolérer qu'un • les drapeaux méconnaisse la représen- B du pays.

Ig'^énéral de Bellemare a été immédiatement W-de son commandement, et mis en non-activité retrait d'emploi, par décret de M, le Président de tépublique.

» Général DU Barail.

b Versailles

i maintenant la proclamation à l'armée du marée Mac Mahon :

a Soldats, n acte d'indiscipline a été commis dans l'armée. e maréchal Président de la République est cona qu'il ne se renouvellera pas. 11 connaît l'esprit

dévouement qui vous anime. Vous saurez main-

r dans l'armée cette union et cette discipline dont a toujours donné l'exemple, qui sont sa force, et

seules pourront assurer la tranquillité et l'indépen-

ce du pays.

Comme soldats, notre devoir est bien tracé; il est

indiscutable. En toutes circonstances, nous devons maintenir l'ordre et faire respecter la légalité.

■ Le Prisiaent de la République, ^H • Maréchal de Mac Mahon, duc de Magei4^^|

■I Versailles, le 28 octobre 1673. n

Le général de Bellemare et moi, nous étions de vieux amis. Je le connus, sortant de l'école, et sous-lieutenant aux zouaves, alors que j'étais moi-même lieutenant aux spahis. 11 était doué d'un extérieur séduisant et d'une intelligence remarquable. Il avait servi d'officier d'ordonnance au général de Lamoricière, pendant les journées de Juin. Au Mexique, chef de bataillon aux voltigeurs de la Garde, il avait été choisi poordiriger le cabinet militaire du général Forey. Et comme, ainsi que je l'ai dit déjà, il avait des idées opposées à celles de M. Dubois de Saligny, ce dernier finit par obtcnii le rappel en France du commandant, pendant le sihgt de Puebla. Jusqu'à cette époque, il n'avait porté que le nom infiniment plus modeste de Billard. A Sedan, le commandant Billard, devenu le colonel de Bellemare, figura à la tête de son régiment, et trouva le moyen de s'échapper, avant le départ de l'armée prisonnière pour l'Allemagne. 11 vint à Paris, où la pénurie de nos cadres lui fit obtenir rapidement le grade de général de brigade, puis celui de général de division, après le combat do Bourget auquel il prit une part essentielle. La commission des grades le replaça dans le grade de général de brigade. Très ambitieux, de Bellemare se posa en victime et confia sa cause à M. Gambetta, qui la plaida avec chaleur. Mais l'heure où l'organisateur de la défense nationale en province devait devenir omnipotent n'avait pas encore sonné, et M, Thicrs punit le client de M. Gambetta d'avoir choisi un pareil z cat, en se refusant à le rappeler à l'activité. C'est d

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