MALGRÉ L'EMPEREUR
Était ta, et il l'a raconté lui-même. L'Empereur était donc informé. En outre, l'Empereur était malade. Il était tombé, depuis longtemps déjà, dans un état de débilité physique et morale qui ne lui laissait plus ni force ni volonté, et qui l'éloignaït, par conséquent, de toute politique agressive et belliqueuse.
Une preuve irréfutable que l'Empereur ne voulait pas la guerre m'a été donnée par le général Bourbaki. Le jour où la guerre allait être déclarée, le général Bourbaki, aide de camp de service, était sorti du palais de Saint-Cloud, pour se promener avec l'Empe- •^ur, dans un phaéton que le Souverain conduisait. Au cours de la conversation, l'Empereur demanda des nouvelles de Mme Bourbaki, et le général répondit que sa 'emme était à Paris pour préparer ses équipages de Suerre, puisqu'il ne pouvait le (aire lui-même à cause **e son ser\'îce au palais.
— Pourquoi vos équipages de guerre? lui dit l'Emt»ereur. Il n'y a pas de guerre. Le désistement du t^rince de Hohenzollern enlève tout prétexte.
Et. continuant sur ce thème-là, il fit au général cette Comparaison :
— Figurez-vous qu'un beau jour, une !le surgisse des t)rofondeurs de l'Océan, dans la Manche. L'Angleterre ^t la France en revendiquent la possession. Toutes deux arment pour appuyer leurs droits. Puis, un beau matin, l'île redescend au fond de la mer. Il n'y a plus de guerre possible. Eh bien, la candidature du prince de Hohenzollern a été cette île. Plus d'île, plus de guerre ; plus de candidature, plus de guerre.
Donc, l'Empereur ne voulait pas la guerre. 11 la savait inévitable dans l'avenir. Il sentait bien que si on l'évitait, cette fois, on ne l'éviterait pas toujours; mais il sentait aussi que c'était le rôle de notre diplomatie de jouer un jeu serré avec M. de Bismarck et de mettre la Prusse dans son tort, en la forçant à être
provocatrice, parce qu'alors la face des choses était changée, parce qu'alors l'Europe pouvait intervenir et intervenait probablement. Il ne faut pas oublier que si nous n'avons pas eu d'alliances, c'est précisément parce que nous avons provoqué ; mais que nous nous étions préoccupés d'alliances éventuelles, et que les puissances qui nous ont abandonnés à notre sort se seraient probablement comportées différemment, si le signal de la guerre était parti de Berlin, au lieu de partir de Paris. Donc, encore une fois. Napoléon III n'a pas voulu la guerre. Mais, hélas! il en reste néanmoins responsable. Si elle avait été heureuse, il en aurait personnellement profité. Elle a été malheureuse, il en a pâti personnellement.
Qui donc a voulu la guerre? Nul plus que moi n'a de respect compatissant pour la malheureuse femme qui s'appelle l'impératrice Eugénie et qui, tombée de tous les sommets que puisse rêver l'âme humaine, pleure entre les deux cercueils de son mari et de son fils. Mais je suis bien forcé de reconnaître qu'elle a été, sinon l'unique, au moins le principal auteur de la guerre de 1870. Ah! certes, je ne lui marchanderai pas les excuses. Elle a droit à toutes les circonstances atténuantes. Elle savait que tôt ou tard la guerre éclaterait, et, en sa qualité de femme, de femme passionnée, elle pensait qu^il valait mieux en finir tout de suite. Elle n'entendait, elle ne voyait que des gens qui lui promettaient le succès immanquable. Elle nous croyait archiprêts. Est-ce qu'elle pouvait comparer les imperfections de notre armement, et même notre infériorité numérique, avec la supériorité des armements et des contingents allemands? Est-ce qu'elle n'était pas forcée de croire un ministre de la guerre, un maréchal de France, quand il lui affirmait, comme il l'affirmait au Corps législatif, mais avec plus d'abandon et de force persuasive, que rien, que rien absolument ne nous manquait?