MARCHE AU CANON
— Eh bien, j'y vais avec vous.
Un paysan s'offrit pour nous servir de guide et nous iaire traverser sur un pont de pierre la petite rivière de Jarny. J'acceptai avec d'autant plus de plaisir que je savais la rivière dangereuse, un chasseur d'Afrique ayant disparu la veille, avec son cheval, dans un trou. Nous trouvâmes le pont qui nous mena dans un bois que nous traversâmes facilement, grâce à une trouée pratiquée récemment par un abatis d'arbres dont les troncs émergeaient encore du sol. En débouchant de ce bois, nous eûmes sous les yeux le spectacle le plus saisissant. Toute la bataille, vivement engagée et très vigoureusement soutenue, se déroulait devant nous sur des pentes qui dévalaient doucement vers la Moselle, sur laquelle s'appuyait l'extrême gauche de l'armée formée par le 3* corps, maréchal Le Bœuf ; la Garde, général Bourbaki ; le 2* corps, général Frossard, qui, obligé de céder devant l'effort principal de l'armée allemande, venait d'être remplacé par le 6* corps du maréchal Canrobert, bouchant immédiatement le vide ainsi formé dans la ligne de bataille. La substitution du 6' corps au 2' avait donné lieu à un très dramatique épisode.
Sur les instances du général Frossard, le magnifique régiment des cuirassiers de la Garde, conduit par le colonel Dupressoir, un géant bardé de fer, s'était dévoué pour couvrir la retraite du 2' corps, et avait exécuté sur l'infanterie allemande, avec le plus merveilleux entrain, au cri de : o Vive l'Empereur ! n une chaîne désespérée. Il se retirait, laissant sur le terrain près de la moitié de son effectif, lorsque la brigade de Rccdem, saisissant avec à-propos l'occasion, chargea à son tour les cuirassiers dispersés. A ce moment, le maréchal Bazaine arrivait sur le terrain, et, jouant au colonel, au lieu de faire son métier de général en chef, - plaçait lui-même une batterie de la Garde dans le crë-
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neau abandonné parle 2* corps. L'état-major se trouva dans le remous de cette masse de cavalerie. La batterie est traversée, bousculée. Ses hommes se réfugient sous les pièces et se défendent à coups d'écouvillon. Le Maréchal, qui avait mis l'épée à la main, comme les officiers de sa suite, disparut dans la bagarre et cbumt le plus grand danger d'être tué ou pris. Son chef d'escorte, le capitaine Chéverondier, reçut à bout portant un coup de pistolet en pleine figure. Pendant quelque temps, on crut le Maréchal si bien perdu que deux colonels, faisant partie de son état-major, vinrent prévenir le maréchal Canrobert, à qui le commandement en chef revenait de droit.
Heureusement, après cette crise, le maréchal Bar zaine reparut et reprit ses fonctions, avec son calme ordinaire et son beau sang-froid. Est-ce heureusement qu'il faut dire ? Non ; c'est malheureusement, car si le malheur qu'on craignit pendant près de deux heures était survenu, il eût été un grand bonheur pour l'armée et pour la France. Le maréchal Canrobert, en poussant les choses à fond, eût obtenu certainement cette victoire qui fut possible pendant toute la journée ; car pendant toute la journée nous eûmes sur les Allemands une supériorité numérique écrasante. Les Allemands étaient 91,000 avec 222 pièces de canon, et les Français étaient 136,000 avec 364 pièces et 66 mitrailleuses. Les Allemands se battirent bien, c'est incontestable; mais nous nous battîmes, au moins, aussi bien qu'eux, et si le maréchal Bazaine nous avait laissés aller, nous aurions passé haut la main sur l'armée allemande. Et qui sait si, le lendemain, les alliances promises n'auraient pas cessé d'être imaginaires !
Le singulier accident qui faillit emporter le maréchal Bazaine me remet en mémoire une anecdote que souvent me raconta le maréchal Canrobert.
C'était le 18 juin 1815. Le canon grondait à Water-;
UN SOUVENIR DE ;8is.
loo. Le maréchal de Grouchy, qui avait reçu la mission de s'interposer entre les Anglais et l'armée prussienne, battue le i6 à Ligny, et d'empêcher la jonction des alliés, s'obstinait à chercher le corps de Thielman dans la direction de Liège et repoussait les supplications de ses généraux, qui voulaient courir au secours de l'Empereur. Le général Exefmans, qui avait la tête et le cœur chauds, poussa son cheval contre celui du général Gérard, et eut avec son camarade ce court et significatif entretien :
— Dis donc, Gérard, tu es le plus ancien des généraux de division ici présents?
— Sans doute.
— Si le Maréchal disparaissait, c'est à toi que reviendrait le commandement î
— Incontestablement,
— Alors, que feraîs-tu ?
— Je marcherais au canon,
— Eh bien, attends un peu; je vais aller brûler la cervelle à ce bougre-là !
On eut toutes les peines du monde à empêcher le général Exelmans d'exécuter son projet, qui pourtant eût changé la face de l'Europe.
Certainement, la disparition du maréchal Bazaine, le i6 août 1870, aurait eu sur nos destinées autant d'influence qu'en aurait pu avoir celle du maréchal de Grouchy, le 18 juin 1815.
Me voilà donc, au sortir du bois de Jarny, avec trois régiments, dont deux ne relevaient pas de moi, et deux batteries d'artillerie, placé perpendiculairement aux ailes des deux armées, à l'extrême droite de l'arniée française, que le maréchal Bazaine, uniquement préoccupé de renforcer sa gauche, comme s'il eût craint que l'armée allemande se glissât entre Metz et lui, lassait en l'air, à découvert et sans instructions. Mon instinct me disait qu'en ouvrant le feu sur la longue
ligne de bataille de l'amiée allemande, je pouvais produire un efîet moral assez considérable, à condition, toutefois, d'avoir sous la main des troupes en état de l'appuyer et d'en profiter.
A ce moment, j'aperçois, en arrière et sur ma gauche, de l'infanterie qui se massait à la sortie du village de Doncourt. C'étaient les têtes de colonne du 4* corps du général de Ladmirault qui, retardé dans sa marche par des difficultés de route inextricables, débouchait enfin à portée du champ de bataille. J'envoie au général un de mes officiers d'ordonnance, le marquis de Saint- Sauveur, pour me mettre à sa disposition avec le seul riment qui me restât, le général de France ayant repris sa liberté d'action aussitôt que nous avions rejoint le 4* corps.
— Couvrez ma droite pendant que je vais attaquer Mars-la-Tour, me fit dire le général de Ladmirault,
Le mouvement sur Mars-la- Tour s'exéculasans résistance. Le village n'était occupé que par un détachement de uhlans qui se mit en retraite, et dont le mouvement fut précipité par les salves de mousqueterie de deux, de mes escadrons. Mais, tandis que je me tenais au poste qu'on m'avait assigné, je voyais au-dessus de nous, en haut des pentes, s'avancer de longues Ugnes noires. C'était de l'artillerie allemande, soutenue par des escadrons de cavalerie, qui nous devançait sur la route de Verdun, et, vers quatre heures et demie, une première batterie s'établissait, auprès d'un ravin qui part de la ferme des Grizières et traverse cette partie du champ de bataille. Elle ouvrait un feu violent qui prenait en écharpe le 4" corps et auquel répondirent, les premières, les deux batteries restées près de moi.
Le général de Ladmirault donna au capitaine de la Tour du Pin, son aide de camp, cet ordre laconique ;
Il Ramassez tout ce que vous trouverez de cavalerie et menez-la dégager ma droite. 1