‹ Mes souvenirs (volume 5)Chapitre 73 sur 285 · CINQ MILLE SABRES · texte numérisé non relu

CINQ MILLE SABRES

Je fus le premier que le capitaine rencontra et je partis à l'instant, pendant qu'il portait le même ordre au général Legrand, qui disposait de trois régiments, et au général de France, toujours là, avec ses lanciers et ses dr^ons.

Mes chasseurs d'Afrique s'élancent au galop, sautent le ravin, la route, chargent en fourrageurs sur les canons ennemis qui ont à peine le temps de tirer, sabrent les artilleurs, éteignent la batterie dont il ne fut plus question, se trouvent en face de la cavalerie allemande, dont les flanqueurs s'ébranlent pour venir à eux. Ils conversent à droite, au galop, se massent à l'angle du bois et de la route, et contiennent leurs adversaires à coups de carabine. C'était le moment où le reste de la cavalerie aurait dû arriver à la rescousse. J'en avisai le général de Montaigu, qui me répondit qu'il devait attendre les ordres de son général de division, prévenu. Celui-ci, le général Legrand, survient. Pendant ce temps, je voyais grossir les masses de cavalerie allemande, alignées en ordre parfait.

— Il y a vingt minutes, lui dis-je, je conseillais au général de Montaigu de charger, afin de profiter du désordre qu'avaient jeté au milieu des Allemands mes chasseurs d'Afrique. Maintenant il est trop tard. Le désordre est réparé, le moment est passé.

— Ça m'est égal, dit le général Legrand. On m'a «ommandé de charger, je charge.

— Dans ce cas, je vais vous soutenir avec la brigade de !a Garde.

Je cours au général de France : — Chargez, lui «lis-je.

— Mais nous sommes de la Garde. Nous ne sommes pas sous vos ordres.

— Oh 1 il n'y a plus de Garde ici. Faites croiser les lances et chargez ! Je vous en donne l'ordre formel.

Les lances s'abaissent. Les lanciers partent. Les

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dragons de l'Impératrice les suivent. A ce moment, toute la division Legrand était ramenée par la cavalerie allemande. Le choc avait été rude. Les dragons allemands, poussant leurs hourras et déchargeant à vingt pas leurs mousquetons, étaient venus au-devant de nos cavaliers. Nos chevaux, plus petits, essoufflés par la course fournie, en montant la pente, s'étaient heurtés contre le mur d'une troupe mieux réunie. Les plus vigoureux d'entre nous, tels que le général de Montaîgu, avaient fendu les premiers rangs, et puis, pour revenir, ils avaient été blessés et pris. Le général Legrand venait d'être percé de coups. Alors ce fut une mêlée confuse de cinq mille sabres, dans laquelle hommes et chevaux venaient donner les uns sur les autres. Au milieu de la fumée et de la poussière que soulevaient les pieds des chevaux, on frappait à tort et à travers sans se connaître. Les malheureux lanciers de la Garde, pris pour des uhlans, à cause de leur petite tenue bleu de ciel, criaient : o Ne frappez pas ! nous sommes Français. » Les dragons de l'Impératrice criaient : « Pas de quartier! Pas de quartier! b Les sabres allemands taillaient. Les nôtres pointaient, et tout cela roulait comme une avalanche. Je dus la vie, ce jour-là, à un merveilleux cheval que j'avais, et qui bondit par-dessus le ravin jusqu'au haut d'un talus d'où je pus voir passer le torrent. Ce ravin marqua la limite extrême de la charge.

Les trompettes sonnaient le ralliement des deux côtés. Le général de France rassemblait ce qui restait de sa brigade; le général de Gondrecourt, ce qui restait de la division Legrand. Mais, pour retournera l'endroit d'où ils étaient partis, les cavaliers allemands durent encore subir le feu des infatigables chasseursd'Afrique, et celui bien plus meurtrier d'un bataillon de chasseurs à pied, posté dans la ferme des Grizières et dans le ravin avoisinant, qui abîma la brigade des dragons de

LE SOIR DE LA BATAILLE. tSg

'a Garde prussienne. Les Allemands, reformés, dispa- '"Urent enfin à l'apparition d'une nouvelle division de Cavalerie française, la division Clérembault, qui avait marché à la poussière de la charge.

La nuit tombait. On n'entendait plus de canonnade lii de fusillade, et le terrain sur lequel nous venions de «Combattre aurait semblé désert, sans les plaintes des tïlessés et le va-et-vient des brancardiers qui les rele- "V-aient. Les officiers que j'avais envoyés à la recherche «3u général de Ladmirault vinrent me prévenir que tout le corps d'armée s'était replié derrière Doncourt, Avec <;e qui me restait de chasseurs d'Afrique, à peine deux escadrons, je m'établis auprès de la ferme des Grizières, où le 20* bataillon de chasseurs à pied avait pris posi- "tion, après son intervention meurtrière contre la cavalerie allemande, et était resté comme moi sans ordres. J'étais là comme en grand'garde. A une heure du matin, le sous-chef d'état-major général du 4* corps, le colonel Saget, mon ancien compagnon d'Afrique, qui parcourait le front de la ligne, me trouva, dans sa tournée,

— Que faites-vous là? me dit-il.

— Vous le voyez. Je couche sur le champ de bataille, pour être prêt à marcher demain matin.

— Il ne s'agit pas de cela. Je viens m'assurer qu'il ne reste plus personne sur le terrain, II faut vous retirer, ivec les chasseurs à pied.

Nous nous remîmes donc en marche et nous traversâmes Doncourt, pour aller bivouaquer un peu en arrière. Doncourt avait été transformé en une immense ambulance, où les blessés recueillis sur le champ de bataille recevaient un premier pansement sommaire, avant ^*ètre évacués sur les hôpitaux de Metz. C'était une Sorte de charnier où travaillaient, à la lueur des bougies, au milieu des plaintes et des cris, les médecins Surmenés. En traversant le village, je fus très surpris

igo MES SOUVENIRS.

d'entendre une voix qui demanda sî on savait o& j'étais. C'était un jeune parent de ma femme, M. Gaston Belle, attaché d'ambassade et employé au grand quartier général, qui avait reçu du maréchal Bazaine mission d'aller chercher à Paris des cartes du pays messin. Il était fort embarrassé pour traverser la zone dangereuse. Un détachement de dragons de la Garde le conduisit jusqu'à Etain et rentra, le soir même, sans encombre, prouvant ainsi que la route était encore hbre et qu'il n'aurait tenu qu'au maréchal Bazaine d'y engager toute l'armée, s'il avait voulu consentir à abandonner Metz. J'avais été rejoint par mes bagages, et je pus prendre quelques heures d'un repos bien gagné, sous un arbre, dans un des jardins de Concourt.

Au matin, je reçus du grand quartier général notification d'une décision qui me faisait passer au 6* corps. sous les ordres de l'illustre maréchal Canrobert, dont je devais commander la cavalerie et dont je m'honore d'avoir conservé toute ma vie l'amitié et la protection.

J'ai raconté ce que j'ai vu de la bataille de Rezonville. Elle fut la plus meurtrière de toute la guerre. Nous y perdîmes près de 17,000 hommes, et les AUemands près de il5.ooo.

Elle ne produisit pas les résultats que l'armée française était en droit d'attendre de ses efforts et de son courage, puisque cette armée, maîtresse, en définitive, du champ de bataille, rentra dans Metz, comme elle y serait rentrée si elle avait été vaincue.

J'ai pris à cette journée une part bien iniîme. Mais le lecteur, s'il veut bien se donner la peine de récapituler tout ce que je lui ai exposé dans ce chapitre, conclura, je l'espère, que je n'ai pas mérité les appréciations peu bienveillantes implicitement contenues dans les récits d'un auteur militaire, d'ailleurs estimable, M. Duquet. sur les grandes batailles de Metz. M, Duquel établit doctoralement que nous avons malmaaœu-

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