FAUSSE ALERTE
fondement tranquille et n'offrant point ces symptômes ordinaires d'une insurrection prochaine, qui sont la disparition d'une partie des Arabes et les bravades de l'autre partie. Enfin, l'officier à qui j'avais remis le commandement du convoi venait de me faire tenir une lettre , par deux cavaliers des Ouled-Chaïb, m'annonçant que tout allait bien et qu'il arriverait le lendemain. Je ne parvins pourtant pas à rassurer le général : « Ces gens du Sud, nous dit-il, se transportent sur leurs méharis à des distances énormes, avec une rapidité inconcevable. Ils précèdent presque toujours la nouvelle de leur arrivée. Dans tous les cas, que toute la cavalerie monte à cheval avec l'escadron de du Barail, comme avan t- garde ; allez au-devant du convoi et protégez-le. »
Bien que je ne partageasse point ces inquiétudes, je les comprenais, car l'existence de trois mille hommes et de six cents chevaux, confiés au général et aventurés à soixante-dix lieues de tout centre, dépendait exclusivement de l'arrivée du convoi. On sonna le bouteselle, et je partis en avant avec le colonel, tout en m'efforçant de lui faire partager ma confiance.
A peine entrés dans la vallée de l'Oued-Mzi, nous aperçûmes, dans le lointain, des feux de bivouac, qui semblaient allumés à un lieu d'étape ordinaire appelé Reichag, et situé à dix lieues de Laghouat. Le colonel me les fit remarquer et me demanda s'ils ne modifiaient pas mon opinion. — Au contraire, répondis-je. Si c'était l'ennemi, il ne commettrait pas la bêtise de nous signaler ainsi sa présence. Ce doit être le convoi qui aura forcé sa marche pour arriver jusqu'ici. Le colonel ne paraissant pas convaincu , je finis par lui dire : — Je suis tellement persuadé que c'est le convoi que, si vous le voulez, je vais aller moi-même le reconnaître.
— C'est cela, répondit-il aussitôt. Allez voir ce que c'est.
Ma proposition était stupide; car une reconnaissance individuelle à cette distance ne signifiait rien. Si les feux aperçus étaient ceux de l'ennemi, j'allais être enlevé, sans avoir la consolation de laisser derrière moi un mot historique, puisqu'il n'y aurait eu personne pour le recueillir. Si c'était le convoi, il était inutile que j'allasse tout seul au-devant de lui. Il était bien plus simple de continuer à cheminer tous ensemble, en nous couvrant d'un peloton de spahis, pour éclairer la route. Tout en faisant cette réflexion, j'avais déjà filé, prenant pour guides les deux cavaliers des Ouled-Chaïb qui m'avaient apporté la lettre, et pour compagnons deux de mes meilleurs sous-officiers : Mohammed-el-Isry et Aïssa-bel-Arby. Au bout d'une demi- heure, nous étions à peu près à égale distance de la colonne et des feux, lorsque mes deux guides font demi-tour et partent à fond de train. En même temps, mes deux sous-officiers arrêtent brusquement mon cheval, en me disant ce simple mot : Écoute! Je prêtai l'oreille et j'entendis le bruit d'une troupe de cavalerie qui arrivait rapidement sur nous. J'eus un petit frisson, car, après tout, ce pouvait bien être l'ennemi, et, dans ce cas, non seulement je m'étais grossièrement trompé, mais j'allais cruellement expier mon erreur en me jetant dans la gueule du loup. J'avais bien envie de m'en aller. Oui, mais quelles gorges chaudes n'aurait-on pas faites sur moi, si ce n'avait pas été l'ennemi et si j'avais pris la fuite devant mon propre convoi? Au reste, je n'eus pas le temps de faire de nombreuses réflexions, car presque aussitôt je me sentis entouré de cavaliers. Dans cette nuit sombre, il faut, pour se reconnaître, se toucher ou s'entendre. J'entendis auprès de moi quelques mots prononcés en arabe, mais avec une intonation française qui ne me laissait plus de doute ; c'était le convoi. Sans demander d'autres explications, je repartis à fond de train, pour avertir le colonel, qui, majestueu-