LES ILLUSIONS D'UN GÉNÉRAL
— Sous la tente.
— Et les chevaux?
— A la corde, en plein air. Seulement quand la mauvaise saison viendra, il sera nécessaire de faire quelque chose pour eux. »
Et je lui expliquai qu'avec les bois que nous fournirait la forêt des Ouled-Antar, on pourrait établir des abris rustiques pour les bêtes. Il n'y aurait que la main-d'œuvre à payer; elle ne coûterait pas grand'chose. Avec douze ou quinze cents francs, on pourrait s'en tirer.
— Et où voulez-vous que je les prenne, vos quinze cents francs? s'écria le Gouverneur, dans ma poche? Ces jeunes gens, ça ne doute de rien ! Vous n'avez eu de cesse que votre escadron fût arrivé ; et maintenant vous ne savez plus où le loger. Tirez-vous de là comme vous pourrez. — Et il partit.
J'en fis autant, bien résolu à ne plus rien demander. Et j'allai organiser mon second convoi. Seulement bientôt, on m'apporta une dépêche du Gouverneur qui réduisait les vivres de moitié et n'accordait, par conséquent, que quinze nouveaux jours au général de Ladmirault. Le rassemblement et la mise en marche n'offrirent rien de saillant, si ce n'est quelques difficultés au passage du Nhar-Ouassel, grossi par les pluies et dont les berges glissantes firent chavirer mes chameaux les uns sur les autres.
A Guelt-el-Stehl, à trois étapes de Boghar, je fus rejoint par un cavalier, m'apportant une lettre du général de Ladmirault qui m'invitait d'urgence à lui amener, à marches forcées, mes deux cents meilleurs chameaux, parce que, disait-il, il n'avait plus de vivres que pour trois jours. Le reste du convoi suivrait sous les ordres du chef du bureau arabe, et sous l'escorte de la cavalerie indigène ; ce qui fut fait.
Aujourd'hui, on se rend à Laghouat par une route
directe qui, de Guelt-el-Stehl, passe par le Rocher de sel et Sidi-Macklouf. Mais alors, la route fréquentée était celle des Ksour, qui, inclinant vers l'ouest, allait de Taguine à Cherff, longeait le pied du Djebel-Amour, revenait à l'est, en suivant la vallée de l'Oued-Mzi, et tournait brusquement au sud, par l'échancrure que la rivière s'est ouverte, en faisant tomber partiellement la paroi de roches dénudées qui formait jadis un des côtés de la vallée. C'est à peu près à sa sortie des rochers, et avant d'aller se perdre dans les sables, pour en ressortir beaucoup plus loin sous le nom d'Oued-Djedi, que l'Oued-Mzi arrose et féconde les vastes jardins, plantés d'environ vingt mille palmiers et d'une infinité d'arbres fruitiers, qui forment l'oasis de Laghouat, la plus importante de cette partie du Sud algérien, moins encore par ses produits que par sa situation politique et commerciale dans le voisinage du Mzab, et sur la grande route des caravanes. Le camp du général de Ladmirault était au débouché des rochers, à côté du grossier barrage qui retient les eaux pour l'arrosage de l'oasis. J'y ramenai, pour quelques jours, un semblant d'abondance.
Le lendemain de mon arrivée, vers dix heures du soir, nous fûmes, le lieutenant-colonel de La Pérouse, de mon régiment, qui commandait toute la cavalerie, et moi, brusquement convoqués chez le général, qui nous dit : « Je suis très inquiet. On m'annonce comme certain qu'un gros parti de cavalerie insurgée est venu s'interposer entre le camp et le convoi que nous attendons demain matin et qui, dans ce cas, court le risque d'être enlevé, ce qui nous mettrait dans un embarras sérieux, puisque nous n'avons plus pour vivre que ce que le capitaine nous a apporté, c'est-à-dire de quoi manger pendant deux ou trois jours. »
Cette nouvelle me laissa incrédule. Mes réquisitions avaient été faciles. Je venais de traverser un pays pro-