UN COMPÉTITEUR
existaient quand on a dressé le tableau, et s'il n'y a pas d'autre raison, il faut le respecter. — Il y en a une autre, dit encore le ministre : j'acquitte une dette envers Decroix qui m'a sauvé la vie autrefois, en Algérie. » L'Empereur signa aussitôt sans répliquer. Le maréchal avait réellement de l'imagination.
Colonel et directeur du génie en Algérie, il était venu de Philippeville à Constantine inspecter son service, peu après l'occupation de cette dernière ville. Comme les routes n'étaient pas sûres, il avait eu pour escorte un peloton commandé par le lieutenant Decroix. Personne ne les avait attaqués. Le voyage s'était effectué sans encombre. C'était ce qu'il appelait lui avoir sauvé la vie. Le maréchal ne se souvenait pas de moi. Decroix lui rappelait sa jeunesse, et voilà pourquoi Decroix me fut préféré. Cependant, je n'ai pas eu à me plaindre de cette petite discussion sur nos deux noms, car elle devait fixer sur le mien l'attention de l'Empereur, toujours attentif à réparer ce qu'il jugeait une injustice. Et elle ne devait pas nuire à ma destinée, loin de là. Il n'en est pas moins vrai que j'eus une déception. Le général Morris avait écrit au capitaine de Balzac, le plus ancien du régiment, pour lui annoncer sa nomination de chef d'escadrons, et il ajoutait : « Votre lieutenant-colonel est également nommé, mais je ne sais pas où il est envoyé. » Je passai donc toute la journée du 15 août à attendre fébrilement ma nomination, et le lendemain, j'appris celle de mon collègue.
D'autres soins, d'ailleurs, me firent bientôt oublier ce déboire passager. Le camp de Châlons naissait. De vastes étendues de terrain entre Châlons et Reims, sur les bords de la Suippe, et dans des espaces à peu près improductifs, avaient été achetées pour y établir un camp permanent de manœuvres. Obéissant à cette pensée fort juste, que la guerre n'est que l'intelligente 11. 14
application des exercices pratiqués et expérimentés pendant la paix, Napoléon III voulait que les troupes qui venaient de s'illustrer sur les champs de bataille allassent les premières se retremper aux sources de l'instruction militaire , qui ne s'acquiert que par des manœuvres d'ensemble. Aujourd'hui, l'armée nationale a une organisation qui lui permet de passer instantanément du pied de paix au pied de guerre. Toutes ses unités sont prêtes, tous ses chefs sont à leur poste hiérarchique. Ses corps, ses divisions, ses brigades sont composés. Il ne lui manque que les hommes. Mais alors, sur le pied de paix nous n'étions, pour ainsi dire, ni endivisionnés ni embrigadés. La réunion de troupes nombreuses sur un point quelconque du territoire, avec tous les organes de commandement et d'administration qui leur sont nécessaires, était exceptionnelle, et avant de commencer la guerre, il fallait se livrer à un travail de juxtaposition presque toujours insuffisant et qui avait, en outre, l'immense inconvénient de dévoiler nos projets à l'ennemi, et de lui faire lire pour ainsi dire nos plans de campagne. De loin en loin, on essayait bien de réaliser ce qu'on appelait l'image de la guerre, et, dès 1698, l'Histoire enregistrait le souvenir du fameux camp de Compiègne, formé sous le prétexte d'initier à l'art militaire les petits-fils du grand Roi, et dans lequel le maréchal de Boufflers, qui le commandait, se ruina en déployant un luxe inouï pour recevoir Louis XIV et les princes.
Les camps qui suivirent furent un peu plus sérieux. On s'y occupa moins des dames et davantage des soldats. Mais, comme ils étaient coûteux, on les espaçait à de longs intervalles, et quelques rares privilégiés venaient seuls y recevoir un enseignement intermittent. La masse des troupes était exposée à partir pour la guerre sans en avoir vu même le simulacre. Par sa permanence, le camp de Châlons constitua un
ENCORE L'AFFAIRE DOINEAU. 211
progrès, puisque, chaque année, une partie notable des forces nationales devait y venir s'exercer aux manœuvres de la guerre et prendre tout au moins un aperçu de la vie en campagne, sous les ordres de l'un des chefs les plus illustres et les plus expérimentés. La Garde Impériale devait l'inaugurer. Elle devait tout entière coucher sous la tente, formant ainsi un front de bandière d'une étendue considérable. Le quartier impérial seul était établi dans des baraques provisoires.
La réunion générale était fixée pour le 31 août, et nous nous y rendîmes par étapes. Le régiment des chasseurs de la Garde, au cours de ce voyage, alla coucher à Châlons. Là, commandait la division territoriale le général d'Autemarre d'Ervillé, un vieil Africain, qui venait encore d'ajouter à sa réputation militaire par ses exploits en Crimée. Garçon, — car il n'avait pas encore épousé Mlle de Barrai, la fille du sénateur comte de Barrai, — le général avait conservé des allures de camaraderie et de confraternité que développe la guerre et qu'amoindrissent les loisirs de la paix, où la communauté des dangers ne vient plus faire oublier les distances hiérarchiques. Nous étions arrivés de bon matin à Châlons et nous allâmes, suivant les prescriptions réglementaires, lui rendre en corps nos devoirs.
Le général d'Autemarre retint les officiers supérieurs à déjeuner, et notre général de division, le général Morris, qui était l'hôte de son camarade, assista au repas qui commença très gaiement. Bientôt, la conversation tomba sur un sujet que j'ai été amené à traiter par anticipation dans ces « Souvenirs » et qui passionnait alors non seulement l'opinion publique , mais encore et surtout l'armée : l'affaire Doineau. L'intervention de Jules Favre, l'éloquent et venimeux adversaire de l'Empire, avait transformé cette cause célèbre en débat politique, et on était pour ou contre le capitaine Doineau, selon que l'on était pour ou contre l'Empire.
Si je suis bien parvenu à dépeindre le caractère du général Morris, dont le nom est venu si souvent sous ma plume, on a pu voir que, très bon dans le fond, il était excessif en paroles. A la moindre contradiction, surtout venant d'un inférieur, il montait comme une soupe au lait, il s'emballait et poussait les choses à l'extrême. Il s'avisa d'adopter la thèse de Jules Favre, et, concluant du particulier au général, il entama une diatribe enragée contre les bureaux arabes, enveloppant, dans sa réprobation , tous les officiers qui leur avaient appartenu. Tout cela dit froidement, posément, le sourcil froncé, avec un ton sifflant qui rendait plus âpres et plus agressives des attaques où l'on démêlait comme un ressentiment personnel. On voit d'ici la scène. Tous mes camarades, le nez dans leur assiette, mais les yeux tournés en coulisse sur moi, qui, pendant des années, avais été employé dans les affaires arabes, sur moi qui avais la conscience d'y avoir fait mon devoir, usé ma santé et d'en être sorti, non seulement les mains nettes, mais plus pauvre que je n'y étais entré. J'écoutais en mâchant, pour tout aliment, ma moustache.
Enfin, posément, je commençai, en faisant remarquer au générai que les fautes étaient personnelles, et qu'il était injuste de faire partager à tant de braves gens, qui avaient contribué à la conquête et à la pacification de l'Algérie, la responsabilité du crime d'un seul, « crime qui n'est pas démontré d'ailleurs », ajoutai-je. « Je connais aussi bien et mieux que la plupart des personnes présentes les acteurs du drame, Doineau et lagha Mohammed, et je considère Doineau comme un être trop intelligent pour avoir combiné un guet-apens aussi inepte. J'admets qu'il a été imprudent en paroles, et que ses serviteurs ont pris pour un ordre le désir qu'il exprimait d'être débarrassé de l'agha. Mais je nie, et qu'il les ait conduits, et qu'il les ait envoyés. » Et puis, je m'emballai au son de mes propres paroles, et je