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TROP JEUNE POUR ÊTRE COLONEL

me mis à galoper à travers l'Histoire, démontrant avec des noms et des faits que, pendant toute la période impériale , des chefs illustres de l'armée française avaient réalisé, en pressurant les populations des territoires occupés par eux, des fortunes scandaleuses dont je défiais qu'on citât l'équivalent, et même le diminutif, parmi les exactions qu'on reprochait aux officiers des bureaux arabes.

La discussion devint d'une vivacité pénible, personne n'osant s'interposer pour l'adoucir, la détourner ou la faire cesser. En sortant de table, le général Morris, qui jusque-là s'était montré d'une amabilité extrême pour moi, allait ajouter à mes notes d'inspection cette mention désagréable : « Beaucoup trop jeune pour être colonel. »

Fort heureusement, quelques jours après, l' Empereur qui, de son côté, se rendait au camp, où l'avait déjà précédé sa maison militaire, était allé jusqu'à Lunéville pour inspecter la division de cavalerie réunie en cet endroit et destinée à venir bientôt passer quelques jours à Châlons. Quand on lui présenta les corps d'officiers, Napoléon III fut frappé par le nom du colonel Decroix, récemment nommé, et qu'il avait retenu à cause du petit débat dont il avait été l'objet entre lui et le maréchal Vaillant. Il voulut causer avec le sauveur du maréchal. Hélas ! le colonel Decroix était un ancien ouvrier sellier qui avait fait son chemin honorablement et laborieusement, mais qui avait gardé l'empreinte de son premier métier. Il avait encore sur les lèvres les cuirs qu'autrefois maniaient ses doigts. Avec cela, esprit grognon, chagrin, mécontent de tout, il ne plut guère à l'Empereur.

Napoléon III arriva, le 2 septembre, au camp de Châlons, et, avant même de se rendre à son quartier général, il voulut aller se rendre compte, par lui-même, de l'établissement des troupes.

Déjà, l'industrieuse infanterie avait su donner à ses campements un air de fête. Elle avait sablé et bordé de vertes plantations les rues qui divisaient le camp. Elle avait organisé des jardins, des squares, des monuments fantaisistes. C'était à la fois coquet, charmant et imposant.

L'Empereur visita l'un après l'autre tous les régiments dont les hommes étaient rangés, sans armes, sur le front de bandière, les officiers occupant leur place réglementaire. Le colonel seul accompagnait le Souverain, pour répondre à ses questions. Quand il arriva aux chasseurs de la Garde, le colonel de Cauvigny alla le recevoir, tandis que je restai à ma place, à la droite des escadrons.

— Colonel, demanda l'Empereur, est-ce que votre lieutenant-colonel est au camp?

— Certainement, Sire.

— Voulez-vous le prier d'approcher?

Ce fut un événement! L'Empereur faisant demander le lieutenant-colonel! Cela paraissait une faveur inouïe.

J'arrivai. L'Empereur m'adressa deux ou trois questions ; je barbotai le moins que je pus et, avant de recevoir mon congé, j'entendis ces mots, prononcés avec la voix lente et nasillarde qui me parut plus belle que celle du roi des ténors :

— Je voulais vous nommer colonel aux dernières promotions; je n'ai pas pu le faire; les circonstances s'y sont opposées, mais vous aurez la première vacance, je vous le promets.

L'Empereur s'était fait précéder de l'ordre du jour suivant :

« Soldats,

« Je vous ai réunis sous mon commandement, parce qu'il est utile que l'armée puise, dans la vie commune

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