UN DINER PÉNIBLE
avait pour hôtes le maréchal Pélissier, duc de Malakoff , et le vieux maréchal de Castellane qui commandait à Lyon, un vétéran du premier Empire , dont les excentricités légendaires ne doivent pas faire oublier la haute science d'éducateur militaire qu'il déployait dans tous ses commandements. Castellane a été l'idole des Lyonnais, après avoir été leur plastron. Il s'était imposé à eux par ses allures de général de la guerre de Sept ans, par son goût pour l'uniforme ; on prétendait, là-bas, qu'il couchait avec son bâton de maréchal. Par ses ardeurs militaires infatigables , par ses alertes continuelles, par ses duretés égales pour les officiers et les soldats, par ses grandes revues, par sa façon de se mêler au peuple et de déboucher, toujours achevai, sur la place Bellecour, à la même heure sonnante , il avait forcé la sympathie, à force de surexciter la curiosité. Ce soir-là, il y avait une cinquantaine de couverts à la table impériale. Je revois encore le maréchal Pélissier à la gauche de l'Empereur et le maréchal de Castellane en face de lui, de l'autre côté de la table. La question roulait sur un sujet déjà traité par l'Empereur : l'attribution des batteries d'artillerie, en temps de guerre, aux divisions d'infanterie et de cavalerie. On sait que, dans ce cas, les batteries font partie intégrante des divisions, au même titre que les autres troupes, et sont, comme elles, à la disposition des divisionnaires. L'Empereur pensait que, pour sauvegarder les droits et les intérêts des artilleurs, ces batteries devraient n'être pas attribuées aux divisions, mais seulement prêtées, en vue d'une action déterminée, pour rentrer ensuite sous l'autorité directe de leurs chefs hiérarchiques naturels. Son contradicteur était un de ses aides de camp : le général Espinasse, celui-là même qui allait bientôt, à Magenta, trouver la mort d'un héros. Il faisait valoir, contre l'opinion de l'Empereur, les raisons les plus fortes.
Tout à coup, le maréchal de Castellane, se mêlant à la conversation, crut apporter un argument décisif à l'Empereur en lui disant: «Sire, Votre Majesté a tellement raison que moi-même, au camp de Sathonay, je ne fais pas autrement. »
Mais le général Espinasse n'était pas facile à démonter, et ne trouvant pas convaincante la raison fournie par le maréchal, il répliqua : « Parbleu! à Sathonay comme ici, on est en pleine paix; on fait tout ce qu'on veut. Cela ne prouve absolument rien pour la guerre. »
A ces mots , la susceptibilité du vieux maréchal s'éveille; il se soulève à demi sur sa chaise, et, tendant le bras avec un geste menaçant, il dit au général qui ne sourcilla pas : « Apprenez, monsieur le général, qu'en 1813, je commandais déjà en second un régiment de Gardes d'honneur, et que j'ai, autant que vous pouvez l'avoir, l'expérience de la guerre. »
La scène devenait pénible. Instinctivement, et comme pour y mettre fin, le maréchal Pélissier se leva; mais l'Empereur restant assis, personne ne bougea. Et presque aussitôt, le maréchal, confus de la faute qu'il venait de commettre contre l'étiquette, se rasseyait. Alors seulement, l'Empereur se leva à son tour, et tous les convives quittèrent la table, contents de voir se terminer ainsi une discussion qui tournait mal. Tout le monde, d'ailleurs, était de l'avis du général Espinasse , sauf peut-être les grands chefs de l'artillerie jaloux de leurs prérogatives, comme les autres, du reste, mais personne ne l'avait soutenu. L'Empereur ne pensait pas comme lui ! Ce qui n'empêche pas que ce grand soldat, dont la mort n'a pas été célébrée comme elle aurait dû l'être, à cause du rôle politique qu'il joua naguère, avait raison. Et le système qu'il défendait a définitivement prévalu.
Chaque dimanche, nous avions la messe au camp, et cette solennité à la fois militaire et religieuse, plus