LA MESSE MILITAIRE
encore que les manœuvres, attirait des foules innombrables, qui venaient s'entasser jusque dans les wagons à bestiaux du chemin de fer qui relie Châlons au camp. Le spectacle méritait cet empressement, car il était féerique. En avant du front de bandière, à proximité du quartier impérial, sur un léger monticule qui l'exposait de toutes parts à la vue, l'autel était dressé, entouré de sapeurs, immobiles sous l'éclair de leur hache et la neige de leur tablier. Dans leur splendide uniforme de grande tenue, l'artillerie avec toutes ses pièces attelées, la cavalerie à cheval, toutes les troupes assistaient à l'office divin, disposées en rayons concentriques dont le calice d'or semblait le noyau.
L'Empereur, suivi de tous les généraux et escorté d'un état-major presque aussi nombreux qu'un régiment, se rendait à pied à la messe. Lorqu'il apparaissait, les troupes présentaient les armes, les tambours battaient aux champs, les clairons et les trompettes sonnaient. Puis, toutes les musiques attaquaient l'air national que ponctuaient les salves de l'artillerie. C'était indescriptible , et les plus sceptiques d'entre nous étaient, à tout ce bruit accueillant l'homme derrière lequel semblait marcher la patrie debout, traversés par des frissons électriques, qui raidissaient les membres pour se résoudre en une goutte d'eau dans les yeux.
Pendant la messe, le général de brigade, qui commandait les troupes pour la circonstance, lançait à pleine voix les commandements nécessaires. Tous les brigadiers se succédaient dans ce service, et je me souviens que d'eux tous, c'était le général Lebœuf, commandant la brigade d'artillerie, qui remportait la palme, pour la magnificence de son organe. Sa voix roulait, comme une onde sonore, harmonieuse et rythmée, sur toute la Garde Impériale. Il eût fait un chantre colossal.
A l'élévation, le commandement de : « Genou terre! »
retentissait. L'état-major doré se courbait, l'infanterie s'agenouillait en présentant les armes. Sur les chevaux immobiles, les crinières, les aigrettes et les plumes s'abaissaient derrière les raies lumineuses des sabres. Les canons tonnaient, environnés de blancs nuages. Et , au-dessus de toutes ces forces , de toutes ces gloires, de tous ces dévouements prosternés, le disque blanc de pure farine de froment montait vers le ciel, entre les doigts du prêtre.
C'était magnifique et grandiose; et c'était une pensée profonde et salutaire que celle de donner un pareil éclat au service religieux, parce que c'était montrer à tous ces hommes promis à la mort l'image d'un Dieu qui s'éveillera toujours, quoi qu'on fasse, dans le cœur du soldat, au moment du danger. Vouloir détruire les sentiments religieux, c'est vouloir détruire les sentiments militaires. Le jour où il n'y aurait plus de croyants, il n'y aurait plus de soldats, parce qu'aucune vision divine ne se pencherait plus sur l'homme, pour lui dire qu'en offrant son sang à la patrie, il trouvera là-haut des récompenses plus grandes et plus nobles que les éphémères jouissances d'ici-bas qu'on lui demande de sacrifier.
C'est très joli le séjour sous la tente et l'habitation d'un camp, lorsqu'il fait beau; mais lorsqu'il pleut et lorsque l'inondation vient se glisser sous la couverture du troupier, cela manque de gaieté! L'automne de 1857 ayant été pluvieux, l'Empereur se décida à lever le camp le 10 octobre. Auparavant, il y avait fait venir, pendant toute une semaine, la division de cavalerie de Lunéville, et quarante escadrons évoluèrent ensemble dans la plaine. J'espérais qu'on en profiterait pour simuler une de ces grandes opérations d'ensemble, dont on aurait pu aller chercher l'exemple dans les guerres du premier Empire. Il n'en fut rien ; on se borna à exécuter des charges en masse, dont probable-