LE COMTE VIMERCATI
bien plus tard aux inconvénients de la propagande par le fait des anarchistes, furent en proie à une stupeur et à une indignation indicibles. Et l'opinion publique sanctionna d'avance les mesures d'exception qu'on allait prendre, pour prévenir le retour de pareils crimes. L'armée partagea ces sentiments. Spontanément, tous les régiments envoyèrent à l'Empereur des adresses, pour protester à la fois de leur horreur et de leur fidélité.
Ce fut à peu près à cette époque que le hasard me remit en présence d'un de mes anciens camarades aux spahis : le comte Vimercati. Ce n'était plus le proscrit d'autrefois, venant abriter son infortune sous le burnous rouge. C'était un officier supérieur sarde et, mieux que cela, une sorte d'ambassadeur marron, secret, de la cour de Piémont, chargé par le comte de Cavour de ces missions diplomatiques qu'on doit pouvoir désavouer, au besoin. Une intimité renouée avec Fleury, auquel l'unissait une communauté de goûts et d'amour de l'intrigue, l'avait mis en grande faveur auprès des maîtres, et on peut dire qu'à ce moment, les véritables plénipotentiaires entre le Piémont et la France étaient Fleury et lui.
Au régiment, je n'avais pas lié commerce d'amitié avec Vimercati, et en le retrouvant à Paris, après quinze ans, je restai sur mes gardes. Nos caractères ne sympathisaient pas. Je rendais justice à son intelligence supérieure, à son esprit fin, délié, et même aux qualités militaires dont il devait faire preuve plus tard en Italie, à l'état-major du maréchal Canrobert; mais je n'aimais et je n'aime encore que les hommes et les fleuves dont on voit le fond. Cependant, quand nous nous rencontrions, nous causions. J'ai encore- dans la mémoire une phrase qu'il me dit, à cette époque, presque dix-huit mois avant la guerre d'Italie, et alors que personne n'y songeait certainement, excepté ceux qui la préparaient :
« Mon cher camarade, retenez bien ceci : la France et le Piémont se battront contre l'Autriche, en Lombardie. L'empereur Napoléon III a un programme en deux chapitres :
« Premier chapitre. L'Italie libre des Alpes à l'Adriatique. — Deuxième chapitre. La rive gauche du Rhin restituée à la France. »
Ce prophète est mort général et sénateur du royaume d'Italie, après une existence pleine d'orages et de brouillards.