AUX CUIRASSIERS
Notre brigade de Versailles. — Une revue à Satory. — Le brunissage. — Un pari. — Manœuvre impériale. — Souvenir d'Austerlitz. — Artilleurs frondeurs. — Un coup de clairon. — Laguerre d'Italie. — Canrobert sauveur de Turin. — Guides et hussards. — La rentrée des troupes. — Aux lanciers. — Histoire d'une caisse.
Me voilà donc colonel de cuirassiers; et quiconque a pénétré dans l'âme d'un soldat, quiconque sait, par conséquent, ce qu'il y a de naïf, et même d'un peu enfantin, dans cette âme, pensera déjà que j'étais à la fois heureux et fier de cette situation nouvelle, justement parce qu'elle faisait contraste, d'une manière saisissante, avec toutes celles que j'avais occupées jusque-là. Lorsque je dis adieu à mes petits chevaux barbes qui cabriolaient sous moi, pour enfourcher un grand destrier à l'encolure puissante, à la croupe monumentale; lorsque sur mon front, habitué au turban, au képi et au léger talpack, j'assurai le grand casque surmonté de l'aigrette blanche et d'où pendait la crinière légendaire, noir vestige des grands cheveux de nos aïeux allant au combat; lorsque je sentis sur mon torse, à la place des souples étoffes d'autrefois, la lourde caresse d'une carapace d'acier, à l'intérieur matelassé; lorsque dans ma main flamboya la latte immense, non seulement j 'oubliai,
je trouvai ridicules les plaisanteries de la cavalerie légère à l'adresse de la grosse cavalerie, mais, avec cette coquetterie que les militaires empruntent aux femmes, j'aurais voulu avoir une glace pour me voir, des sabots de mon cheval à la pointe de mon aigrette, convaincu que je ressemblais, d'un peu loin peut-être, au dieu Wotan.
La division de cavalerie de l'armée de Paris à laquelle appartenait mon nouveau régiment était, comme celle de la Garde, composée de trois brigades, de deux régiments chacune, que commandait le général d'Allonville.
La brigade de cavalerie légère, sous les ordres du général de Noue, était à Paris. A Versailles, se trouvaient les deux autres brigades : celle des carabiniers, commandée par le général Gaudin de Villaine, un spécialiste de l'instruction théorique, et celle des cuirassiers (ier et 4e régiments), commandée par le général Dubern, vieil Africain que j'avais vu pour la première fois, en 183 5, capitaine adjudant-major au 2e de chasseurs d'Afrique. Le chef d'état-major de la division était le colonel Jarras. C'était un des favoris du maréchal de Mac Mahon, qui savait bien placer ses préférences, car la plupart de ses subordonnés ont fait une grande fortune militaire , et qui l'appréciait beaucoup pour ses qualités d'ordre, de méthode et de ponctualité. Nous retrouverons plus tard le colonel , devenu général, comme chef d'état-major général du maréchal Bazaine à Metz, et tenu systématiquement à l'écart des projets et du programme ténébreux de son chef, par conséquent dégagé de toute responsabilité, ainsi qu'en fait foi un très intéressant ouvrage publié d'après ses notes posthumes (1).
(1) Souvenirs du général Jarras, chef d'état-major général de l'armée du Rhin (1870), publiés par Mme Jarras. Un vol. in-8°, accompagné d'une carte. Librairie Pion.