NOTRE BRIGADE DE VERSAILLES
J'avais pour collègues à Versailles, dans la cavalerie : au Ier de carabiniers, le colonel Becquey-Beaupré, le portrait de Henri IV. Il arriva malheureusement à sa limite d'âge, parce qu'il était en retard de dix ans, les ayant perdus, de 1830 a 1840, aux genoux d'une femme célèbre à plus d'un titre. Son régiment passait pour le plus beau de lJarmée française, et il est certain qu'avec ses cuirasses de cuivre, ornées d'un soleil d'argent, et ses casques à grande chenille rouge, il donnait un spectacle théâtral merveilleux, et avait l'air de sortir d'une féerie ;
Au 2e de carabiniers, le colonel d'Oullembourg, un beau géant;
Et enfin au 4* de cuirassiers, qui faisait brigade avec mon régiment, le colonel Favas. Le colonel Favas avait été mon chef d'escadrons aux spahis, quand je fus nommé sous-lieutenant. Il m'avait reçu en cette qualité, devant le front de l'escadron. Je l'avais rattrapé dans le grade de colonel , qu'à son grand chagrin il croyait ne pas devoir dépasser. Il s'est retiré pourtant général de brigade et grand officier de la Légion d'honneur. Mais il se figurait être alors en pleine disgrâce, et il attribuait sa stagnation à ce que son régiment, à l'une des fameuses revues de Satory, en 1851, n'avait pas montré un enthousiasme suffisant. Pure imagination ! Car cette histoire, qu'il racontait volontiers avec tristesse, avait eu précisément pour acteurs lui, Favas, déjà colonel, et le général de division qui nous commandait, le général d'Allonville, alors colonel comme lui, et qui n'en était pas moins arrivé très rapidement au sommet de la hiérarchie. La voici :
On sait qu'aux approches du coup d'État, le président passa, sur le plateau de Satory, quelques revues historiques de l'armée de Paris. Au moment où les troupes prenaient leurs positions pour le défilé, un officier d'ordonnance du président de la République allait
dire à chaque commandant de corps : « Le Prince entendrait avec plaisir les troupes crier : Vive Napoléon ! » Les colonels, qui ne demandaient pas mieux, disaient un mot aux capitaines, et les soldats, qui, d'ailleurs, subissaient l'entraînement national, passaient avec des acclamations devant le futur empereur. Or, à une de ces revues assistaient le 5e de hussards, en garnison à Versailles, commandé par le colonel d'Allonville, et le 4e de cuirassiers, de passage à Versailles, se rendant à Meaux pour y tenir garnison, et commandé déjà par le colonel Fa vas. L'officier d'ordonnance du Président, le colonel Edgar Ney, vint faire au colonel des hussards la communication habituelle.
— Est-ce un ordre que vous êtes chargé de me transmettre ? lui répondit le colonel d'Allonville.
— Nullement; c'est une simple invitation de la part du Prince.
— Eh bien, je n'ai pas de communication à recevoir directement du Président. Je suis sous les ordres d'un général ; je n'obéis qu'à lui.
L'aide de camp alla aux cuirassiers, et le colonel Favas, qui avait entendu la réponse de son collègue, la reproduisit textuellement. Les deux régiments défilèrent dans un silence profond, qui contrastait avec les manifestations d'enthousiasme des autres corps. Résultat : le lendemain, le 5e de hussards était envoyé à Limoges, et le 4e de cuirassiers recevait l'ordre de continuer sa route jusqu'à Maubeuge.
Peu de temps après, le général Changarnier perdait le commandement de l'armée de Paris, et le général de Saint-Arnaud devenait ministre de la guerre. Le premier soin du ministre fut, naturellement, de choisir des chefs militaires à toute épreuve, en vue des événements qui se préparaient, et il proposa nettement de nommer le colonel du 5e de hussards général, commandant la brigade de cavalerie de Versailles. Le Prince, qui se sou-