‹ Mes souvenirsChapitre 116 sur 262 · UNE REVUE A SATORY · texte numérisé non relu

UNE REVUE A SATORY

venait du silence significatif gardé par le régiment, à Satory, hésitait à signer cette nomination, que le général de Saint-Arnaud emporta, cependant, en déclarant qu'il répondait de d'Allonville, corps pour corps.

A quelques jours de là, le nouveau général d'Allonville, traversant le jardin des Tuileries, sentit une main qui lui touchait l'épaule, et, se retournant, reconnut le général Changarnier.

— D'Allonville, lui dit le général, votre attitude à Satory nous prouve que nous pouvons compter sur vous, n'est-ce pas?

— Mon général, répondit d'Allonville, à Satory, j'étais sous vos ordres, prêt à faire tout ce que vous me commanderiez. Je n'ai pas changé. Aujourd'hui, vous n'êtes plus mon chef, j'en ai un autre et je suis prêt à lui obéir aveuglément. Ceci dit, pour qu'il n'y ait pas d'équivoque entre nous, n'est-ce pas?

Le général Changarnier avait compris et n'insista plus.

J'ai dit quelle joie m'avaient causée ma nomination de colonel et ma nouvelle situation à la tête d'un corps bardé de fer. Cette joie fut bientôt doublée par la fréquentation des braves gens dont j'étais devenu le chef. Je tombais au milieu d'une vraie famille d'êtres bons, doux, faciles à commander. Je ne retrouvais plus, il est vrai, parmi eux l'espritd'aventure auquel j'étais habitué, depuis mon entrée au service. Il était visible qu'ils avaient de la vie militaire un idéal tout à fait différent du mien. Ainsi la guerre, ce but constant vers lequel doivent tendre tous les efforts des gens qui servent, n'entrait presque jamais ni dans leurs calculs, ni dans leurs prévisions. Les régiments ont un esprit, un caractère, une âme comme les hommes. Et un régiment de cuirassiers, à cette époque, adapté depuis si longtemps à la vie de garnison, était une sorte de mécanique montée comme une horloge, accomplissant

invariablement les mêmes travaux aux mêmes jours de l'année, remplie d'hommes qui m'auraient pris pour un fou, si j'avais voulu leur faire faire le 30 avril ce qu'ils avaient l'habitude d'exécuter le Ier mai, ne demandant d'ailleurs qu'à m'adorer, comme ils avaient adoré mon prédécesseur, et comme ils devaient adorer mon successeur, à condition que jamais une virgule ne fût changée sur le tableau du travail.

Les cuirassiers ont prouvé depuis qu'en eux l'héroïsme ne demandait qu'à s'éveiller. Pourtant, leur éducation était tout entière dirigée vers la parade, et comme, depuis un temps immémorial, ils n'avaient pas fait campagne, puisque Waterloo avait marqué leur dernière charge, l'état de guerre leur semblait absurde, anormal, invraisemblable. Un détail donnera mieux que toutes les phrases une idée juste de ces singulières mœurs militaires : dans tous les régiments de cuirassiers, on passait un temps infini à se livrer à une opération qu'on appelait le brunissage des cuirasses et des casques, et qui consistait à polir ces deux pièces d'armurerie, au moyen du petit instrument dont se servent les bijoutiers. Dans chaque escadron , un certain nombre d'hommes ne faisaient pas autre chose. Cela ne servait à rien, pas même pour la parade, car, un jour de revue, à quinze pas, il était impossible de distinguer un régiment, dont les cuirasses étaient brunies, d'un autre qui aurait entretenu ses cuirasses en bon état, en les passant simplement à la brosse grasse. Mais cela avait l'inconvénient de transformer la moindre goutte de pluie en une tache de rouille, qu'il fallait faire disparaître à grand renfort d' « huile de coude », comme disent les troupiers. Et, comme l'entretien des casques et des cuirasses, dans de pareilles conditions, était à la fois difficile et coûteux, on ne s'en servait que le plus rarement possible. De sorte qu'en temps de paix, les hommes ne prenaient

LE BRUNISSAGE. 235

même pas l'habitude de porter l'armement qui les distinguait et les spécialisait en temps de guerre. Je me révoltai contre cette coutume absurde et antiréglementaire, d'ailleurs, et je commençai par supprimer les brunisseurs et les brunissoirs. Ce fut une petite révolution parmi mes officiers, et un concert de bénédictions parmi les soldats.

J'avais pour lieutenant-colonel le plus galant homme de la terre, un être rempli de cœur et d'honneur : le colonel Robert de Saint- Vincent. Il n'était plus très jeune, car il avait bien quinze ans de plus que moi. Orné d'un gros ventre, affligé d'un commencement de surdité, pas joli joli garçon, mais célibataire endurci et fervent adorateur du beau sexe, il n'avait pas quitté un seul jour les garnisons de France, et j'admirais comment il avait pu rester si longtemps dans la cavalerie, sans savoir ce que c'était qu'un régiment. Je n'ai jamais vu un homme aussi embarrassé que lui en face d'une troupe, pour lui faire exécuter le moindre mouvement. Comme nos façons de comprendre le service étaient à l'antipode l'une de l'autre, ne nous rencontrant jamais, nous ne nous heurtions jamais. D'abord, je me serais fait un cas de conscience de troubler les habitudes invétérées qui le retenaient à Paris. Ensuite, quand, par hasard, il apparaissait au régiment, mon seul rôle consistait à calmer les colères épouvantables dans lesquelles il se mettait, au manège, où je le menais avec prévenance , afin de le faire assister au cours d'équitation, que je suivais moi-même très assidûment. Il ne s'inquiétait pas du tout, alors, de la façon dont les hommes montaient à cheval. Il regardait uniquement la petite aigrette qui surmonte le cimier des casques. En grande tenue, cette aigrette doit être découverte. A l'exercice, elle doit être protégée par un ruban de fil rouge. Si un cavalier avait oublié le ruban autour de l'aigrette, le bon Saint- Vincent entrait

dans des fureurs bleues. Son cheval, qui n'avait que dans les très grandes circonstances l'honneur de le porter, avait été choisi avec discernement ; c'était une bonne grosse jument fermière qui ne se mettait à l'amble que lorsqu'elle avait un pouce d'acier dans chaque flanc. Elle fit cependant gagner un pari de cent louis au capitaine Follope contre son oncle, le général Morris, dont il était l'aide de camp.

Le colonel de Saint-Vincent m'avait quitté, pour entrer au 2e régiment de cuirassiers de la Garde, où l'honorabilité parfaite de son caractère et l'élévation de ses sentiments, plus que l'éclat de ses services, l'avaient fait admettre. A l'inspection générale, le général Morris voulut l'apprécier comme manœuvrier. Le régiment manœuvrait au Champ de Mars, réservé, à cette époque, aux exercices de la garnison de Paris.

L'aide de camp Follope dit à son oncle :

— Pour celui-là, vous ferez ce que vous voudrez, mais je vous défie bien de le faire galoper.

— Le faire galoper ! répondit le général ; rien n'est plus simple ; tu vas voir.

— Je parie cent louis qu'il ne galopera pas.

— Tiens-les prêts, mon garçon; ils sont perdus. Colonel, vous allez mener votre régiment jusqu'au pont d'Iéna. Là, vous exécuterez un demi-tour, et vous ferez une marche en bataille au galop jusqu'à l'Ecole militaire. Allez!...

Puis, se tournant vers son neveu, le général ajouta :

— C'est bien le diable s'il n'est pas emporté par les autres.

— C'est ce que nous allons voir, répondit Follope. Le bon Saint- Vincent mène son régiment, en ayant

soin de rester le plus possible en arrière, pour gagner du terrain au retour. Quand il voit les cuirassiers au pont, il commande le demi-tour et la marche en avant au galop. Quant à lui, il prend le petit trot qu'il affec-

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