MANŒUVRE IMPÉRIALE
Ligne imposait aux jeunes gens qui se prétendent animés de la vocation militaire, il en est au moins une que je remplissais, car, toutes les nuits, je me relevais pour aller consulter le ciel, comme on fait à la veille d'une partie de fête, et pour m'assurer que le mauvais temps n'empêcherait pas mon régiment de manœuvrer le lendemain matin. Une de ces manœuvres mérite d'avoir sa place ici.
L'empereur Napoléon III avait la passion du soldat, et ne négligeait aucune occasion d'être au milieu de ses troupes; et ce goût instinctif était encore accru par la nécessité où il se trouvait de se préparer au rôle que lui ménageait une guerre future, prochaine, déjà résolue dans sa pensée. Au printemps de 1858. il eut l'idée de faire manœuvrer, directement et à sa voix, la division de cavalerie de Versailles. Donc, un beau matin, les deux régiments de carabiniers et les deux régiments de cuirassiers quittèrent Versailles, pour se rendre sur le terrain de Bagatelle, où les attendaient les deux régiments de cuirassiers de la Garde. En route, les colonels avaient reçu un petit programme de la manœuvre et la nomenclature détaillée des mouvements qui devaient être exécutés. Toute manœuvre de cavalerie pivote autour de l'un des quatre thèmes suivants : passer de l'ordre en bataille à l'ordre en colonne; marcher en colonne; passer de l'ordre en colonne à l'ordre de bataille ; marcher en bataille. Sur ces quatre thèmes, le règlement de 1829 développe des combinaisons qui exigent non seulement une grande correction dans leur exécution, mais un terrain approprié à leur application.
Quand les six régiments furent réunis, l'Empereur prit le commandement direct de la manœuvre. Les règlements ont organisé une école d'intonation, qui a pour but d'apprendre aux officiers à scander et à rythmer les commandements, afin qu'ils soient partout uniformes. L'Empereur avait négligé d'aller à cette école-
là. Aussi, bien que sa voix fût très forte, et bien que nous tendissions les oreilles, ses commandements nous surprirent, et nous eûmes toutes les peines du monde à les comprendre. Au commencement, cela ne marcha pas trop mal. Mais, quand on prit les allures vives, le bruit des chevaux, les fracas de l'acier froissé couvrirent la voix impériale. Le terrain n'étant plus assez vaste pour notre développement, il fallut modifier le programme. Une première faute, difficile à réparer quand on est lancé au galop, en amena d'autres. La confusion se mit dans cette masse de plus de trois mille sabres, et finalement un régiment de carabiniers fut obligé de s'arrêter devant la Seine, pour ne pas aller finir la manœuvre au fond de l'eau. Si, au lieu de quelques pêcheurs à la ligne, nous avions eu devant nous l'ennemi, nous aurions été anéantis. C'est pour cela qu'en présence de l'ennemi, toute manœuvre un peu compliquée doit être sévèrement proscrite.
Le maréchal Randon, qui s'intéressa toujours beaucoup à son arme d'origine, la cavalerie, avait, pendant son ministère, commandé au général Ambert un ouvrage où devaient être recherchés et commentés en détail les mouvements de la cavalerie, sur tous les champs de bataille modernes. Le général Ambert commença cet ouvrage, et il s'arrêta au premier volume, qui étudie, à ce point de vue spécial, les batailles de Zorndorff et d'Austerlitz. Il établit ce précepte : Toute manœuvre qui n'est point prompte, principalement celle qui prête le flanc, doit se faire en dehors de la sphère active de la cavalerie ennemie; car une troupe qui manœuvre se trouve toujours dans un état de faiblesse. Il faut qu'elle ne puisse être attaquée avant d'avoir eu le temps d'adopter une formation, qui lui permette de faire face à l'ennemi et de le charger.
Et le général Ambert cite l'exemple de la division Kellermann qui, à Austerlitz, oublia ce principe. Pour