SOUVENIR D'AUSTERLITZ
ne pas être prise en flanc, elle exécutait un changement de front sur un escadron du centre, lorsqu'elle fut complètement culbutée, et forcée d'aller chercher un refuge derrière la division Caffarelli. Ce qu'il y a de piquant dans cette affaire, c'est que la division Kellermann fut mise en déroute par les dragons de Lichtenstein, auxquels, peu d'instants auparavant et dans des conditions identiques, elle avait elle-même infligé une déroute semblable, mais dont le chef venait de saisir, pour prendre sa revanche, l'occasion d'une faute analogue à celle qu'il avait commise lui-même. L'épisode n'eut, d'ailleurs, aucune influence sur l'issue de la bataille, gagnée d'avance par le génie de l'Empereur.
Déjà, sous le ministère du maréchal Soult, un simple major de cavalerie, nommé Ittier, avait eu l'idée de simplifier les évolutions et, à force d'instance et de persévérance, avait obtenu du maréchal l'autorisation d'expérimenter son système de manœuvre, avec deux régiments de cavalerie réunis à Versailles , sous les ordres du général de Mornay. Le major prit le commandement de la brigade et la fit évoluer avec un succès complet. Tout le monde était enchanté. A un repos entre deux séances, le colonel d'un des régiments, camarade d'école du général de Mornay, dont il était resté l'ami, s'approcha du général et lui dit : a J'espère bien que tu ne vas pas approuver cela, toi! — Pourquoi pas? — Mais, malheureux! si ces manœuvres sont adoptées, adieu notre supériorité; nous serons aussi bêtes que les autres. » Voilà l'argument qui a retardé de trente ans des réformes que le bon sens réclamait, et que je devais avoir l'honneur d'introduire dans la cavalerie française.
Mon séjour à Versailles m'apparaît à travers les
brumes du passé comme un temps très heureux, non
seulement à cause de cette agitation militaire qui me
plaisait, mais aussi à cause de l'agréable vie sociale
dont elle était le piment. Nous avions avec nous un régiment de grenadiers et le bataillon du génie de la Garde. Nous avions, surtout, l'incomparable brigade d'artillerie dont le général Lebœuf venait de céder le commandement au général de Sévelinges, et dont les deux colonels étaient, pour le régiment à cheval, le colonel de Rochebouët, et pour le régiment monté, le colonel Ollier, gendre du maréchal Magnan.
Ses officiers, tous triés sur le volet, presque tous riches, presque tous beaux, tous élégants, étaient sous le ravissant uniforme gros bleu et or d'une irrésistible séduction. Les dames se les arrachaient positivement, et se battaient pour eux. C'était à se demander si on n'aurait pas dû mettre la vertu de chacun d'eux sous la sauvegarde d'un factionnaire. Il doit y avoir encore, à l'heure où j'écris, de vieux généraux d'artillerie qui caressent, sous leurs cheveux gris, le fantôme ravissant et parfumé d'innombrables aventures d'amour, dont fut émaillée leur existence de lieutenant, à Versailles. Tout ce monde vivait vertigineusement, gaiement et librement. On aurait même cru que la liberté, encore proscrite de nos institutions politiques, s'était réfugiée au mess des artilleurs de la Garde. Il était de tradition qu'on y pouvait dire tout ce qui vous passait par la cervelle et n'y ménager personne, pas même l'Empereur. En veut-on un exemple? Il est postérieur aux jours que je raconte, mais bien typique.
C'était en 1866, au camp de Châlons où, pour la seconde fois, la Garde se trouvait réunie. On venait d'apprendre la paix de Nicholsbourg, qui mettait fin à cette admirable campagne de Bohême où la Prusse venait d'écraser l'Autriche, et, au mess des artilleurs, deux capitaines d'artillerie à cheval discutaient l'attitude de la France, en face de cet événement qui changeait l'Europe. L'un d'eux blâmait avec ardeur la politique d'abstention de l'Empereur. L'autre la soutenait,