ARTILLEURS FRONDEURS
avec non moins de conviction. Un chef d'escadron intervint : « Vous avez tort, mon cher, dit-il au premier capitaine. Vous avez tort de blâmer l'Empereur. Voyez ce qu'il a fait pour l'Italie. Voyez ce qu'il vient de faire pour la Prusse. Il n'y a pas de raison pour qu'il n'en fasse pas autant pour la France, quand il aura la fantaisie de s'occuper d'elle. »
On rit de la boutade, et la discussion s'arrêta. C'est qu'à cette époque, encore plus que maintenant, les artilleurs et les sapeurs, imbus de l'esprit de l'École polytechnique dont ils sortaient presque tous, étaient des libéraux, pour ne pas dire des frondeurs. On leur laissait la bride sur le cou, parce qu'on savait que leurs opinions ne nuisaient en rien à leur valeur militaire ni à leur loyalisme. Hélas ! on ne peut songer sans d'amers regrets que toute cette ardente et patriotique jeunesse, si digne de commander ce superbe corps d'élite, a été, pour ainsi dire, inutilisée, aux jours sombres de nos cruelles épreuves. Mon brave régiment de cuirassiers a pu prouver, en chargeant à Reischoffen, que les longs loisirs de la paix n'avaient pas épaissi dans ses veines le sang qu'il versa généreusement. Mais cette admirable artillerie de la Garde ! Elle passa presque toute de la vi@ de garnison dans la vie de captivité, sans avoir subi autant d'épreuves qu'elle en demandait, et sans avoir pu montrer sur les champs de bataille tout l'héroïsme qu'elle avait dans l'âme.
On pense bien que, tout en tenant garnison paisible à Compiègne, au camp de Châlons, à Fontainebleau, avec les chasseurs de la Garde, et à Versailles, comme colonel de cuirassiers, je n'étais pas devenu subitement indifférent aux choses de cette Algérie où j'avais vécu vingt ans. Aussi, je suivais d'un œil attentif les changements considérables survenus sur ce premier théâtre de ma vie militaire. Quand j'étais parti, le peuple arabe était à peu près complètement pacifié, sauf en
Kabylie. Les montagnes encore inviolées du Djurjura paraissaient le dernier refuge de l'indépendance. On avait mordu sur les bords du massif, sans pénétrer jusqu'à son cœur. Au printemps de 1857, le maréchal Randon avait enfin obtenu la permission de lancer sur la Kabylie trois divisions, vingt-cinq mille hommes, commandés, sous ses ordres, par les généraux Renault, de Mac Mahon et Yusuf, et, le 23 mai, il avait averti ses soldats que l'heure des combats avait sonné, en leur adressant ce bel ordre du jour :
« Soldats,
« Je vous disais naguère : Au printemps prochain, nous reviendrons poursuivre notre œuvre.
« La volonté de l'Empereur, les instructions du ministre m'ont permis de tenir ma promesse.
« Demain , nous attaquerons la plus puissante tribu de la Kabylie. Elle se défendra bravement. J'y compte.
« Votre gloire n'en sera que plus grande. Des chefs habiles vous dirigent. Le succès n'est pas douteux.
« Obstacles, dangers, fatigues, tout s'efface devant votre ardeur. Marchez ! et bientôt votre cri de victoire retentira sur le sommet des montagnes. »
Les troupes firent de ces promesses une réalité. Elles pacifièrent brillamment toute la Kabylie. L'Empereur, alors, substitua le régime civil au régime militaire, créa le ministère des colonies, qu'il donna à son cousin, le prince Napoléon, supprima le gouvernement général, rappela le maréchal Randon, et nomma le général de Mac Mahon commandant en chef des forces de terre et de mer. Malgré les bonnes intentions du Prince, ce changement de régime ne produisit pas grand'chose de bon. Et il fallait s'y attendre, car il était impossible de gouverner de Paris une colonie comme l'Algérie, sans en paralyser l'essor. Le prince Napoléon, dégoûté,