LA GUERRE D'ITALIE
rendues nécessaires par notre organisation militaire elle-même. Et puis, on ne pouvait s'imaginer qu'au lieu de diriger les événements, l'Empereur subirait toutes les fantaisies et toutes les intrigues de la politique sans scrupule du comte de Cavour. On était donc parfaitement tranquille. Oserai-je dire, cependant, que j'étais un des rares Français ne partageant pas la sécurité générale, et s'attendant à la guerre pour le printemps? Le hasard m'avait fait connaître une mission militaire tenue très secrète, et qu'on avait confiée au général Niel et au général Saget, qui venaient de visiter le Piémont et la Corse; et j'en avais conclu que nous allions bientôt descendre en Italie. Je m'étais préparé en conséquence, convaincu que la division de cavalerie du général d'Allonville serait une des premières àmarcher. Je ne pouvais pas croire que l'Empereur se priverait des services d'un pareil général et de pareilles troupes. C'était ce qui allait arriver pourtant, car la division ne bougea pas de Versailles. Elle devait, paraît-il, le cas échéant, faire partie d'une seconde armée dont la composition était arrêtée d'avance et qui, sous les ordres du maréchal Pélissier, rappelé de son ambassade de Londres et placé à Nancy, devait faire face à l'Allemagne, si l'Allemagne prenait fait et cause pour l'Autriche. La surprise de la masse était d'ailleurs partagée par les chefs militaires les plus élevés eux-mêmes, à ce point que le maréchal Randon , nommé d'abord major général de l'armée que devait commander l'Empereur, fut pris au dépourvu et s'adressa à moi, pour avoir des chevaux et former son équipage de guerre. Il ne partit pas et remplaça, au ministère de la guerre, le maréchal Vaillant, qui, dans une seconde combinaison, eut les fonctions de major général, avec les généraux de Martimprey et Jarras pour aides-majors généraux.
J'assistai au départ de l'Empereur pour l'Italie, bien
chagriné de ne pas le suivre, et je contemplai de mes yeux les manifestations enthousiastes dont il fut l'objet, surtout de la part du peuple des faubourgs. Sans doute, l'événement l'a prouvé, cette guerre n'était pas politique; mais elle fut populaire. L'avenir ne se laisse deviner que par quelques rares intelligences d'élite. Les autres prévoient à peine le lendemain. Or, le lendemain, disait-on, c'était l'alliance indissoluble de cette grande nation, qui s'appelait la France, avec une autre grande nation qui s'appellerait l'Italie. Voilà pour les patriotes.
Les révolutionnaires étaient ravis de penser que l'expulsion de l'Autriche allait faire naître la liberté sur le sol italien ; et les conservateurs eux-mêmes pensaient qu'avec la contrainte et la compression, disparaîtraient ces mille sociétés secrètes italiennes qui, non seulement menaçaient l'existence des gouvernements locaux, mais compromettaient, à la moindre occasion, la paix générale, et entretenaient en Europe un ferment révolutionnaire.
Je n'ai pas à parler ici de la guerre d'Italie, puisque j'ai eu le malheur de n'y pas figurer. Avec les camarades restés en France et attristés comme moi de leur inaction, nous suivîmes des yeux et du cœur les camarades plus heureux que nous , qui parcoururent les étapes de cette courte et mémorable campagne : Montebello, Magenta, Melegnano, Palestro, Solférino. Ce fut encore à l'initiative personnelle et hardie de ce grand soldat, qui s'appellait Canrobert, que nous dûmes les débuts heureux et prématurés de cette guerre. On sait qu'une partie des troupes françaises se porta en Italie par la voie de terre, en traversant le mont Cenis et le pas de Suze, tandis qu'une autre partie, avec l'Empereur et la Garde, prenait la voie de mer, pour aller débarquer à Gênes. Le point déconcentration générale était entre Alexandrie et Casai, sous la protection de ces deux