CANROBERT SAUVEUR DE TURIN
forteresses. Le corps du maréchal Canrobert partit le premier parla voie de terre, et le maréchal, laissant ses divisions échelonnées sur la route, se porta de sa personne à Turin, où il trouva le roi Victor-Emmanuel dans le plus grand émoi. Le général Giulay arrivait à marches forcées sur Turin, essayant de gagner de vitesse l'armée française, et la ville était sans défense, toute la petite armée piémontaise étant éparpillée dans les places fortes du royaume.
Le roi accueillit le maréchal comme on accueille un sauveur, mais sa déception fut grande, lorsqu'il eut connaissance des instructions formelles qui interdisaient au commandant de l'avant-garde de l'armée française d'engager une action quelconque.
Cependant, en post-scriptum à ces instructions, on pouvait lire : « On assure que la Dora-Baltea forme une ligne de défense formidable. Le maréchal ira la reconnaître lui-même, et, s'il juge qu'en effet elle peut opposer à la marche de l'ennemi un obstacle considérable, il pourra, sous sa responsabilité (ce dernier mot souligné trois fois), en assurer l'occupation avec les forces qu'il croira suffisantes. » Alors, touché du désespoir du roi, le maréchal lui proposa d'aller reconnaître ensemble la Dora-Baltea. Le général La Marmora les accompagna. La ligne de défense formidable était tout simplement le lit d'une rivière assez large, qu'un ânier conduisant son âne était en train de traverser, sans avoir de l'eau plus haut que les genoux, lorsque les trois illustres personnages y arrivèrent. Il ne fallait pas songer à la défendre. Le roi lui-même le comprit : « C'en est fait de Turin et de moi ! dit-il en tournant bride. — Non, Sire, dit alors Canrobert, il ne sera pas dit que la capitale de l'allié de mon Souverain sera prise et détruite, sous les yeux d'une troupe française , sans que cette troupe ait rien fait pour la sauver. Je vais me mettre à la tête de ma pre-
mière division, et tout ce qu'on pourra faire, on le fera. »
Le maréchal avait été chevaleresque comme toujours, mais il risquait gros. Si Giulay avait été mieux informé, il aurait pu écraser nos têtes de colonnes, et la carrière de Canrobert était finie. Giulay crut que, derrière le maréchal, l'armée française débouchait ; il arrêta sa marche, et le Piémont fut sauvé.
Les deux seuls souvenirs intéressants qui me restent de cette période anxieuse, vécue à Versailles pendant la guerre d'Italie, sont ceux de deux grands dîners. L'un fut donné par l'Impératrice à Saint-Cloud, pour célébrer l'arrivée des drapeaux pris sur l'ennemi et apportés par le commandant Schmitz, officier d'ordonnance de l'Empereur, qui fut, en cette circonstance, nommé lieutenant-colonel et attaché, comme chef d'état-major, à notre division de cavalerie. L'autre nous fut offert, à Meudon, par l'ancien roi de Westphalie, le prince Jérôme Napoléon, le plus jeune des frères de Napoléon Ier, que je voyais pour la première et la dernière fois. Déjà souffrant de la maladie qui allait l'emporter, le Prince nous reçut au salon, puis se retira aussitôt, laissant son chambellan, le comte de Plancy, présider la table.
Comme c'était bien naturel, cavaliers, nous cherchions surtout, dans les récits venus des plaines lombardes, les actions de cavalerie, et l'homme est ainsi fait que nous nous consolions de notre inaction en voyant que les camarades n'avaient pas été employés là-bas au gré de leurs désirs, et que la guerre avait mis surtout en relief l'infanterie et l'artillerie. A ce propos, Fleury me raconta, à son retour, une anecdote dont on peut tirer quelque enseignement.
Après la bataille de Solférino , qui fut donnée le 24 juin, et dont le vainqueur lui-même ne connut les résultats que le lendemain , l'empereur Napoléon et l'empereur François-Joseph s'abouchèrent, dans une en-