AUX LANCIERS
— Je ne l'ai pas vu une seule fois.
— Eh bien, le 3e de chasseurs d'Afrique est vacant ; Martimprey le demande pour vous ; voulez-vous retourner en Afrique ?
— Voulez-vous me permettre, monsieur le maréchal, de bien poser la question? Si vous me nommez d'office, j'accepte ; mais s'il s'agit de mes convenances personnelles, je ne demande rien.
— C'est très arabe, ce que vous dites là. Expliquezmoi la différence.
— Elle est grande. Si je vais en Afrique sur ma demande, et si je n'y puis pas rester, j'aurai l'air d'un homme qui ne sait pas ce qu'il veut; tandis que si j'obéis à un ordre et si je suis forcé de rentrer, il faudra bien me tenir compte de mon obéissance. D'ailleurs, je vais être nommé aux lanciers de la Garde ; il n'y a que vous qui puissiez me changer.
— La Garde ! Vous tenez donc beaucoup à cette maison ?
— Je serais bien difficile si je n'y tenais pas.
— Allons toujours déjeuner !
Après déjeuner, le maréchal me dit : « Toute réflexion faite, je vous expédie au 3e de chasseurs d'Afrique. » Et voilà pourquoi je ne suis pas devenu lancier.
Avant de partir et sans même attendre mon successeur : le colonel de Blanchot, je dus remettre le commandement intérimaire à un chef d'escadrons, car mon lieutenant-colonel nouveau, M. de Trailde Pardailhan, qui remplaçait de Saint-Vincent, passé aux cuirassiers de la Garde, n'était pas encore arrivé. Je le fis avec un grand luxe de précautions, notamment en ce qui concernait la caisse, dont le contenu fut vérifié devant tous les membres du conseil d'administration, un peu étonnés de cette minutie. C'est qu'en arrivant au régiment, lorsque, après ma réception devant les escadrons, on avait Dorté chez moi l'étendard, avec le céré-
monial prescrit, je n'avais pas vu apporter, en même temps, la caisse du régiment. Or, les règlements exigent ce transfert; et si j'ai été tranquille pendant toute ma vie militaire, c'est que je n'ai jamais pris la moindre familiarité avec les règlements. J'en fis donc l'observation à Saint-Vincent, qui me répondit qu'on avait toujours laissé la caisse chez l'officier payeur, et que les membres du conseil d'administration s'étonneraient de la voir enlever à un officier en qui ils avaient toute confiance. Comme Saint-Vincent était beaucoup plus vieux que moi, je lui supposais une très grande expérience, et je ne voulais pas débuter dans le régiment en bouleversant les habitudes prises. Lorsque j'allai visiter le dépôt de mon régiment, à Joigny, le major me dit la même chose que le lieutenant-colonel, et enfin, à l'inspection générale, l'intendant réunit le conseil d'administration chez l'officier payeur, pour y constater l'état de la caisse, consacrant pour ainsi dire, officiellement, cette infraction aux règlements.
Quoique je ne me pique pas d'être physionomiste, cet officier payeur ne m'inspirait pas confiance. C'était un grand et assez beau garçon qui s'appelait Eingler. Un jour, il me demanda une permission, pour se rendre à Lille, où il nourrissait des projets matrimoniaux. Je sautai sur cette occasion.
— Allez ! lui dis-je, et pendant votre absence, faites porter la caisse chez moi. Elle y sera plus en sûreté que dans votre maison, pleine de locataires. Nous la vérifierons avant votre départ, qui n'aura lieu que la semaine prochaine.
Je voulais ainsi lui donner le temps de combler un déficit possible.
Eingler fit porter chez moi la caisse, avec ses trois clefs réglementaires : celle du colonel, celle du major et la sienne, qui toutes trois étaient restées jusque-là en sa possession,