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LE GÉNÉRAL DESVAUX

du ravin profond où mugit le Rummel. La voiture nous déposa à la porte de l'Hôtel de France, où nous prîmes gîte, et où, avec beaucoup de temps et d'efforts, nous finîmes par organiser une installation convenable. J'allai, dans la journée même, présenter mes respects au commandant de la province : le général Desvaux.

Dans ce volume, déjà, a passé cette originale et attachante figure. On m'a vu , au moment de la prise de Touggourt, accourir pour me ranger spontanément sous les ordres du colonel Desvaux. J'ai raconté,, à ce moment, ses débuts et les étonnantes victoires qu'en lui la volonté remporta sur le caractère. Son mérite exceptionnel, ses connaissances encyclopédiques l'avaient rapidement poussé depuis cette époque, puisqu'il gouvernait cette belle province de Constantine où il avait jadis été chef du bureau arabe. C'était le chef le plus rigide, le plus ponctuel, le plus méthodique et même le plus sec qu'on pût rêver. Avec cela, un maître de maison incomparable, un hôte qui se mettait en quatre pour ses invités, qu'il comblait d'amabilités, quitte à les accabler, le lendemain, de punitions au moindre faux pas. Lorsque j'arrivai, il venait de se débarrasser, dans des circonstances assez bizarres, du commandant de la subdivision, le général Lefèvre, l'un des types les plus extraordinaires de l'armée d'Afrique, fixé depuis fort longtemps à Constantine.

C'était un petit homme dont la tournure rappelait vaguement un sac de pommes de terre, le dos rond, la tête dans les épaules, avec des yeux malicieux en trou de pipe. Caustique avec cela, très spirituel et débitant des plaisanteries inattendues sur un ton de douce quiétude, tout en mâchonnant un éternel bout de cigare humide, toujours éteint et toujours rallumé.

Un jour le « père Lefèvre » , comme l'appelaient ses soldats, présidait une commission administrative chargée de recevoir des étalons arabes destinés à amé-

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liorer le sang de la race, dans les tribus. On discutait les mérites d'un étalon, sans parvenir à s'entendre, et l'intendant militaire dit aux autres membres de la commission: « Permettez, messieurs; je crois m'y connaître. J'ai été, pendant sept ans, aide de camp d'un général de cavalerie, le général de Dampierre. — Qu'est-ce que cela prouve? dit le général Lefèvre. Moi qui vous parle, mon cher intendant, j'ai été, pendant deux ans, l'amant de la première danseuse du théâtre de Bordeaux, et je vous donne ma parole d'honneur que jamais je n'ai su faire un entrechat. »

Si le « père Lefèvre » n'était pas beau, il n'était pas coquet non plus. Il professait même pour la toilette un mépris souverain. On racontait qu'à Valence, il avait reçu la visite de l'évêque, ayant pour tout uniforme une robe de chambre qui laissait échapper les cordons dénoués de son caleçon ; mais, scrupuleux observateur du décret de Messidor, il avait, dans cet appareil, accompagné l'évêque jusqu'à sa voiture. Il tombait mal avec le général Desvaux, qui tenait à la tenue comme à la prunelle de ses yeux, parce qu'il la considérait comme le signe extérieur de la discipline. Quand le « père Lefèvre » apparut dans une tunique coupée par une ceinture rouge, sur laquelle était bouclé le ceinturon de son épée, avec un pantalon qu'on eût dit taillé dans un sac de campement, retombant sur de gros souliers de troupe, le général Desvaux lui dit : « Mon cher général, je vous vois arriver avec beaucoup de plaisir, car je compte absolument sur vous pour tenir la main à la correction de la tenue dont on semble s'affranchir ici. » Le lendemain, le « père Lefèvre », étant venu à dîner dans la même toilette, fut invité à prêcher d'exemple, et finalement il fut évacué sur la France et remplacé par le général Saurin.

Les allures autoritaires de mon chef ne me déplai-

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