MON BLÉ
de la cavalerie indigène, qui opposait aux Arabes d'autres Arabes, perfectionnés par la discipline et fortifiés par des cadres français.
Le Gouverneur général m'avait prodigué les bonnes paroles, les félicitations, les encouragements. Il avait signé toutes mes propositions. Mais il ne m'avait pas alloué un sou, et j'étais très embarrassé pour mes constructions. Ce fut encore mon ami, l'agha Couider-ben- Mimouna, qui me tira d'affaire.
Un jour que je lui contais mes peines : « Que ne demandes-tu aux caïds, me dit-il, de te faire une Touiza? (La Touiza est l'antique corvée.) Les travaux des champs sont terminés et la saison est encore bonne. Qu'est-ce que c'est pour une tribu que le travail de dix ou quinze charrues pendant une journée? On te donnera cela, sans la moindre difficulté. Tu emprunteras la semence que tu rendras à la moisson, et ainsi, tu pourras avoir une bonne récolte qui te permettra de faire ce que tu veux. »
Le conseil était sage. Je le suivis. Un matin, je mis dans les champs de Moudjebeur soixante charrues qui commencèrent à les retourner, sous la surveillance de mes sous-officiers. Couider m'avait prêté ou fait prêter les semences, et en une seule journée, tout le travail fut enlevé gaiement. J'étais ravi, je me faisais l'effet d'un gentleman farmer, et je ne pouvais m'arracher à cette plaine que je chérissais déjà en propriétaire, et dans laquelle une journée de travail bénévole allait amener la fécondité et la richesse. Et je me mis à consulter le baromètre avec anxiété, à attendre la pluie avec impatience, la pluie, la pluie bienheureuse qui allait faire lever MON blé. C'est pendant qu'il germait que de cultivateur je me fis chamelier, pour approvisionner le général de Ladmirault.
Au retour de l'expédition, tout marchait admirablement. La récolte s'annonçait superbe , et mon plus
grand plaisir était d'aller la voir pousser, en grand enfant que j'étais.
C'est dans cette occupation agricole et pacifique que me surprit, un beau jour, un aide de camp du Gouverneur général, envoyé par lui pour savoir où j'en étais. Cet aide de camp investigateur était mon camarade, le capitaine Appert, mort, il y a deux ans, général de division, grand-croix de la Légion d'honneur, ancien commandant du seizième corps d'armée, ancien ambassadeur de France en Russie. Il tombait bien, car il allait saisir toutes choses sur le vif. Nous descendîmes tous les deux immédiatement du fort de Boghar à l'emplacement de la Smala, où régnait la plus grande activité. Mes faucheurs bottelaient les approvisionnements de fourrage. Plus loin, d'autres travailleurs étaient occupés à capter et à aménager trois sources dont l'eau fraîche et limpide, sortant des rochers, allait remplacer, pour bêtes et gens, les eaux tièdes et bourbeuses de la rivière. Mes spahis vivaient contents sous la tente arabe, et leurs chevaux à la corde, mieux nourris que dans les écuries des garnisons, luisants comme des bêtes de prix, semblaient prêts à affronter toutes les fatigues. Appert se montra à la fois surpris et charmé. Je lui fis voir les plans de l'installation définitive de la smala que j'avais demandés à mon ami, le capitaine du génie Vincent; c'était fort simple : un grand carré de maçonnerie bastionné à ses quatre angles. Contre la paroi interne de deux des faces, on dressait une toiture supportée par des piliers de bois : c'étaient les écuries. Contre les autres faces, s'élevaient : un pavillon pour les officiers, un autre pavillon pour le cadre français, les cuisines, les magasins, en un mot tous les accessoires d'une caserne, y compris une salle de police.
Tout cela commençait à sortir de terre et à se dessiner sur le terrain, car, avec mon impatience fébrile, j'avais vendu mon blé en herbe, et je n'avais pu me